[OPINION] La sécession qui vient

On ne fait pas d’analyse avec de simples sentiments, voire avec des pressentiments, la chose est entendue. Faut-il pour autant ignorer ce que nous observons, ce que nous ressentons à bien des occasions et dans bien des circonstances, sans toujours pouvoir l’objectiver parfaitement ? Pour une fois nous assumons de prendre ce parti et de traiter de quelques « éléments d’ambiance » tels que nous les percevons. Ceci moins pour affirmer froidement une tendance certaine qu’en espérant livrer une explication plausible et dégager des perspectives non moins plausibles à propos d’un phénomène contemporain dans la société française : une tendance sécessionniste. Aussi nous accordera-t-on d’y mettre l’emphase qui sied non pas au styliste – prétention que nous n’avons pas, mais précisément à la restitution d’un ressenti qui peine encore à se traduire autrement et plus froidement.


Le printemps a certes encore de l’avenir – il n’est pas encore là, mais ceux qui l’annonçaient explosif avant même que les premiers rayons de soleil ne commencent à percer demeurent interdits. « On assiste aujourd’hui et depuis décembre à une augmentation importante du nombre de luttes pour les salaires et de leur durée. On assiste également à une montée de leurs exigences et une radicalisation de leurs actions ainsi surtout qu’à une hausse importante du nombre de celles qui gagnent, avec souvent des résultats non négligeables, de 80 à 300 euros d’augmentation par mois », lisait-on en janvier sous le titre « La grève générale va-t-elle s’inviter en pleine élection présidentielle ?« , et sous un intertitre non moins prometteur : « LES INDICES D’UNE EXPLOSION SOCIALE GÉNÉRALISÉE ».

Lyon, mars 2022

C’était certes sans compter qu’une crise internationale succèderait à la crise sanitaire qui tendait jusqu’alors à monopoliser le débat public et canaliser les passions. Pourtant, ni l’une ni l’autre ne sont de bon augure : les inégalités, les restrictions et « dérives » en tous genres, les déstabilisations économiques et financières s’en sont nourries, s’en nourrissent et s’en nourriront certainement encore. Or, le blast du scoop passé, l’« explosion sociale généralisée » qui n’a peut-être jamais eu de meilleures raisons d’avoir lieu tarde bien à venir. Il y a certes eu quelques mobilisations – d’ailleurs massives – de différents corps professionnels comme celui des enseignants. Et chaque jour, un peu partout, souvent à l’abri des caméras et des microphones, des mobilisations de moindre importance, ponctuelles, dont on peut néanmoins se demander si l’addition ne donnerait pas une somme critique de contestations.

Tout le monde s’accorde à déplorer que rien ne va mieux, bien au contraire. Alors, qu’on l’espère ou qu’on le craigne, on répète inlassablement la même chose depuis des années : « ça va péter ! ». Sauf qu’apparemment, rien ne se passe. Il faut dire aussi qu’on peine à voir quel genre de démonstration de force parviendrait encore à faire bouger la moindre ligne politique.

Peut-être faut-il regarder de plus près, ou écouter davantage. A l’exception notable de la convergence parisienne des Convois de la liberté, très rares sont les manifestations d’envergure nationale à avoir donné lieu à des revendications spectaculaires ces derniers mois. Seuls des mouvements très localisés, en Guadeloupe et actuellement en Corse, ont donné lieu à des soulèvements importants liés à des contextes locaux particuliers.

Mais pour le reste des rencontres et manifestations, au milieu des cortèges ou du côté des speakers, chez des populations rompues depuis bien longtemps aux mobilisations comme chez ceux qui n’avaient encore jamais manifesté, le murmure d’une autre option s’est propagé. Révolte, révolution, subversion ne sonnent plus comme avant : c’est la sécession qui séduit et qui s’organise dans des proportions sans doute inédites.

La France autonome

Sécession cognitive et informationnelle, déjà, chez la France qui s’en cogne, ou plutôt qui a pris le parti de s’en cogner à force de se sentir impuissante, dépossédée de sa force d’agir sur le cours des choses, et qui en conséquence ne cherche plus à s’informer, à savoir, encore moins à comprendre. Sécession chez ceux qui, au contraire, ont le sentiment d’avoir parfaitement compris mais ne sont pas d’accord : la masse de ceux qu’il est désormais convenu de qualifier de « complotistes » s’organise elle aussi. Sur Le Courrier des stratèges d’Eric Verhaeghe, on peut ainsi lire « Passe vaccinal : faisons sécession, créons notre propre société, bien meilleure que la leur », tandis que dans les manifestations anti-pass on entend parler d’« économie parallèle », et l’on s’organise d’ores et déjà avec médias, collectifs, associations, lieux et modes de vie propres en marge d’un contrôle sanitaire dont le retour prochain est déjà redouté.

Dans un autre registre encore, on trouve assez en vue sur les étales des librairies le dernier ouvrage d’inspiration technocritique d’Éric Sadin, Faire sécession, une politique de nous-mêmes. Un ouvrage qui pose en préambule de sa proposition politique un constat assez similaire à ce que nous tentons de décrire ici sur la base de notre expérience de la rue. Un constat qui, s’il tend à se généraliser et à se populariser, était déjà posé depuis bien longtemps par ceux qui avaient déjà fait leur sécession, et qui observaient tout cela depuis les marges où, aujourd’hui, une grande partie de la population se sent résolue à tenter d’exister : des autonomes, les auteurs du Comité invisible, quelques « ennemis de la civilisation » ou du « progrès » qui s’étaient déjà sentis désignés comme ennemis du pouvoir avant même l’accélération récente de l’enchaînement des crises. Ce sont eux qui nous semblent fournir une grille de lecture très adaptée à ce que nous percevons.

Faire sécession, une politique de nous-mêmes d’Eric Sadin, L’Échappée, 2021 (voir sur le site de l’éditeur)

Bien au-delà des sphères militantes

Les symptômes de la sécession qui vient que nous venons d’évoquer sont parmi les plus explicites. Il y en a d’autres, plus sourds. En novembre dernier, à Lyon, nous entendions des responsables locaux des organisations patronales et consulaires s’inquiéter d’avoir vu disparaître du « marché du travail » une quantité très significative d’employés, y compris du côté du « premier employeur de France » qu’est le secteur du bâtiment. Ce phénomène, d’abord observé aux États-Unis d’Amérique (on y parle de « big quit » ou de « great resignation »), est aujourd’hui constaté en France : on parle de « grande démission », mais la résignation – et notre sujet, la sécession – ne sont pas loin derrière à en croire ces observateurs inquiets qui appellent à « réparer le pacte social et moral qui unit les entreprises à leurs collaborateurs ». Le pouvoir économique, à Lyon, s’interrogeait sincèrement et avec un incontestable souci de bien faire. Il lui semblait acquis que les conditions de travail et de rémunération ne faisaient pas tout. On ne se satisfaisait pas des réponses purement matérielles, mais on n’osait cependant pas aller beaucoup plus loin. Comme si l’on savait que sonder la profondeur du problème revenait à s’avancer au bord d’un gouffre.

Lyon, 5 mars 2022 – tag en marge d’une mobilisation écologiste

Le lendemain, toujours à Lyon mais côté université, on parlait de réconcilier industrie et société : le géographe Guillaume Faburel, proche de l’écologie radicale, exposait un biorégionalisme en rupture avec les activités industrielles, les infrastructures et l’aménagement du territoire qu’elles impliquent, ces machines du pouvoir par lesquelles ce dernier assure sa maîtrise de l’environnement et des êtres. Une parole qui a convaincu des pans entiers de la jeunesse. Un étudiant en école d’ingénieur intervenait pour traduire le malaise de sa génération, qui elle aussi fait son « big quit » anticipé lorsqu’elle déclare ne pas vouloir, à son tour, concourir à la destruction de la planète comme sont supposés l’avoir fait des générations d’ingénieurs. On soulignait tout de même qu’il fallait retrancher à cette masse la maigre portion d’aspirants génies de la finance qui n’a pas encore été désillusionnée par la start-up nation. Mais pour les autres, l’INSA et l’un des plus gros employeurs de ses anciens élèves ont bien été obligés de faire des relations publiques pour « réinventer le métier d’ingénieur » dans les consciences de la « génération earthbroken », celle qui scanderait bien volontiers « la jeunesse emmerde les multinationales ».

L’environnement, sa destruction et la crainte d’un effondrement de la civilisation, même les agents immobiliers en entendent parler. Probablement faute de moyens, il n’y a certes pas eu d’exode urbain massif suite à la crise sanitaire. Mais l’aspiration revient dans tous les témoignages de citadins et il y a bien eu une vague de néo-ruraux et d’investissements plus ou moins opportunistes teintés de collapsologie. L’Obs est on ne peut plus clair : « C’est qu’elles [les maisons nouvellement prisées par les acheteurs] garantissent un investissement profitable tout en offrant un refuge à plus ou moins long terme en cas d’aggravation de la situation climatique ou sanitaire. Bref, elles permettent au citadin anxieux de s’acheter la possibilité de s’extraire des menaces qui se précisent, en se garantissant une autonomie pensée uniquement à l’échelle individuelle. Mais en attendant, elles lui permettent de prélever à distance la rente foncière. C’est la raison pour laquelle, même situées au fin fond des Cévennes, les maisons avec des sources, notamment, sont particulièrement prisées, aux dires des agents immobiliers. Et bien sûr, c’est aussi la raison pour laquelle le jardin figure souvent parmi les principaux critères d’achat. Le jardin permet de respirer bien sûr, mais il permet aussi tout simplement… d’être en mesure de manger, ce qui peut s’avérer précieux en cas de rupture des chaînes d’approvisionnement. »

Faute de confiance, et sans doute parce que l’envie (et la vie ?) n’y est plus guère, on fuit la ville et ses rues tracées pour notre bien. La situation internationale ne devrait que conforter cette tendance, avec des désirs d’abris anti-atomiques en sus de la source et du jardin. Et finalement, avec tout cela, on se moque moins des zadistes, des écologistes, des gauchistes, de ceux qui furent les premiers à avoir rompu avec une société qui ne leur convenait pas. Le Larzac, Tarnac, en tout cas l’idée que l’on s’en fait, is the new hype. Et les nouveaux convertis à l’écologie et aux théories de l’effondrement peuvent s’en défendre par crainte d’être moqués ou assimilés à on ne sait quelle vague création conceptuelle journalistique ou policière, ils sont déjà séduits par l’aspiration à l’autosuffisance, ils ont mis un pied dans le survivalisme.

Lyon, 5 mars 2022 – tags en marge d’une mobilisation écologiste

Et l’on pourrait continuer l’énumération des symptômes de la rupture pendant longtemps. Ajoutons-en un dernier : la sécession d’avec la médecine conventionnelle constatée au sein d’une part grandissante de la population (à en croire la MIVILUDES). Pour bien des raisons (système de soin décadent, technicisation de la pratique, déshumanisation du rapport avec le patient, déserts médicaux et autres difficultés d’accès…), les praticiens et les industriels de la santé suscitent une défiance montante depuis plusieurs années, laquelle bénéficie évidemment aux médecines alternatives (« naturelles », « traditionnelles »…). Avant la crise sanitaire, un ostéopathe compétent, par ailleurs sensible (comme nombre de français) au sujet de la lithothérapie, nous expliquait les clés de son succès : c’était selon lui la piètre qualité des services des médecins généralistes et spécialistes (d’ailleurs de plus en plus difficiles d’accès tant la pénurie est grande), de cette médecine qui ne touche plus, qui expédie, qui « prend les gens pour des statistiques » et ne sait plus rien faire sans la technique, qui motivaient les souffrants à se tourner vers des alternatives et des praticiens capables de leur apporter plus de considération, d’appréhender leurs maux, leurs existences et leurs corps autrement que comme des problèmes techniques à régler.

Le manque de considération, pour ces choses humaines qui ne se laissent pas saisir par la comptabilité, l’efficacité, la rationalité pure et parfaite et même la science, c’est peut-être le problème commun à ces employeurs qui n’ont plus personne à employer, à ces écoles d’ingénieurs désertées, aux médecins et aux technocrates…

Alors quand la crise sanitaire a fait des médecins et experts scientifiques des quasi-gouvernants à la tête d’un pouvoir qu’on ne savait plus capable d’être aussi contraignant, on pouvait s’attendre au pire. Ce que révèle l’essor considérable des pratiques alternatives, c’est bien une déconnexion plus ou moins profonde entre une part (significative, donc) de la population et la masse gouvernante qui a géré la crise sanitaire au nom d’une croyance dans la science (sic). On en arrive ainsi à voir des organismes publics en charge de la lutte contre les dérives sectaires formuler des injonctions telles que celle ci-dessous qui, si notre analyse est bonne, risque fort d’envenimer les choses dans certains esprits.

En fait, toute cette France là, sans le savoir, réinvente un genre de mouvance autonome, la révolution en moins. Pour des raisons variables, parce que quelque chose l’oppresse, elle aspire à disparaître sous le radar, s’extraire de la machine, des griffes du pouvoir de l’État, des technocrates et de leurs technologies, des urbanistes, des employeurs, des gendarmes, des médecins et des experts… de tout ce qui fait ou détient l’autorité, de tout ce qui fait le pouvoir dans une société qui semble aller trop mal pour lui faire confiance, et même la supporter, plus encore pour y participer. C’est à la marge qu’on cherche à résoudre la tension, le paradoxe d’une société gouvernée par des technos, et qui paraît pourtant dysfonctionnel au possible ; gouvernée par des médecins et qui rend pourtant malade à en crever…

Léo Ferré, L’Oppression

Instinct de mort et rage de vivre

Sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. Ce n’est pas la moindre de ses vertus. A ceux qui voudraient absolument espérer, il dérobe tout appui. Ceux qui prétendent détenir des solutions sont démentis dans l’heure. C’est une chose entendue que tout ne peut aller que de mal en pis. « Le futur n’a plus d’avenir » est la sagesse d’une époque qui en est arrivée, sous des airs d’extrême normalité, au niveau de conscience des premiers punks.
La sphère de la représentation politique se clôt. De gauche à droite, c’est le néant qui prend des poses de cador ou des airs de vierge, les mêmes têtes de gondole qui échangent leurs discours d’après la dernière trouvaille du service communication. Ceux qui votent encore donnent l’impression de n’avoir plus d’autre intention que de faire sauter les urnes à force de voter en pure protestation.

L’insurrection qui vient, Comité Invisible, 2007

Le Comité invisible posait ce constat il y a maintenant 15 ans. Il n’a cessé de le réitérer depuis. Et l’on peut estimer que ce comité énigmatique souvent rattaché à la mouvance anarcho-autonome et assimilé au « groupe de Tarnac » n’a, spirituellement, cessé de gagner de nouveaux membres depuis lors. Les injonctions contradictoires des gouvernants et des managers, l’instabilité – la crise – qui semble chercher à s’imposer comme une nouvelle normalité, la course toujours plus rapide après une machine elle aussi plus rapide, et le sentiment que pourtant tout est si proche de s’effondrer… Rien n’est fait pour redonner du sens, une direction, à nos existences : la déstabilisation permanente y fait obstacle.

Ce que la très précaire normalité « d’avant » maintenait sur la brèche s’est effondré avec la succession des paniques. Le niveau de conscience des premiers punks pourrait effectivement avoir été atteint – par instinct de survie au milieu de l’absurdité. On ne sait plus s’il faut parler de nihilisme ou d’un très net instinct de mort, mais quelque chose d’aussi résolument funeste que vague, ambiant, comme une moiteur putride, s’exprime à voix basse comme un secret entre un nombre de gardiens si important qu’il n’est plus besoin de le garder. C’est quelque chose dont le commerçant ou le voisin n’ose pas s’ouvrir auprès de tout le monde, mais il semble toujours à la fois soulagé et d’autant plus blasé de découvrir que « vous aussi », vous sentez cette chose là…

De fait, si la guerre que le pouvoir mènerait inlassablement aux peuples, cette guerre invisible que les autonomes voudraient rendre visible, a été mise en lumière par quelques auteurs comme ceux du Comité invisible bien avant l’année 2020, il a bien fallu attendre cette année là pour qu’elle soit éprouvée par des pans entiers de la population qui ne pensaient jamais entendre le Léviathan gronder aussi fort. Et c’est ainsi que la bascule s’est opérée. La privation de liberté, la surveillance encore accrue, et même la clandestinité… tout cela était, pensait-on, réservé aux criminels et aux terroristes avant qu’un virus ne vienne faire de chacun l' »ennemi » possiblement mortel de tous les autres. Il ne s’agissait plus de vivre, et encore moins ensemble, pour maîtriser la situation – c’est-à-dire, au mieux, pour y survivre. Par nature, la « guerre au virus » ne pouvait cibler que la population générale, véhicule et victime de la pandémie. A ceux qui n’étaient pas encore atteint d’éco-anxiété (l’angoisse d’un pouvoir économico-politique en guerre contre le vivant), le Covid et sa gestion ont donné d’autres raisons d’avoir peur – parfois fatales, probablement. Et désormais la guerre, la vraie…

Lyon, 5 mars 2022 – tag en marge d’une mobilisation écologiste

Si le futur a un avenir, il peine à se montrer. Il reste bien trop incertain, et avec lui tous nos projets à part, peut-être, celui de la « base autonome durable » en rase campagne. Sur le web on en rigole, mais au bar on s’inquiète de ce que, sur les photos (cf. infra), le Président a l’air soucieux, inquiet, et peut-être un peu perdu. Sur ce sujet comme sur d’autres le train semble lancé plus vite que jamais mais on ne sait pas où il va et l’on sent que cela pourrait bien être dans le mur. Pour beaucoup, le moyen de descendre du train c’est de ne plus croire à rien de tout cela, d’estimer que ce n’est que du cinéma, de faire sécession aussi quand il s’agit d’un narratif dont on ne comprend pas bien le sens. Surtout lorsqu’on a le sentiment que quelle que soit l’histoire, on est toujours du côté des perdants.

La perte de repères est telle qu’on ne sait même plus où commence et où finit le métavers. On croit en tout cas savoir que si matrice il y a, ce n’est plus le peuple souverain qui programme : omniprésent est le sentiment de dépossession de toute capacité d’agir, de l’inefficacité criante d’instances démocratiques en liquidation, la certitude que de toute façon ils font ce qu’ils veulent, entre eux (c’est-à-dire sans « nous »). C’est là, l’explication du visage blasé de ceux qui manifestaient pour une cause ou une autre et que l’on a cru reconnaître à plusieurs occasions ces derniers mois lorsque, bien souvent, même l’agitation semblait plus morne que jamais.

Réécrire le contrat social sur les parkings

Le contrat social semble caduc. Le consentement à l’impôt, qui est censé en être la clé de voûte, n’est plus qu’un mythe. Là-dessus, du petit au (très) grand patron, du salarié à celui qui reste au foyer, la variété des contribuables capables de tomber d’accord couvre un spectre à faire blêmir les gouvernants. Chez les anti-pass/antivax dont le chef de l’État avait mis en doute la qualité de citoyen, la blague faisait rire jaune : qui n’est pas citoyen ne devrait pas avoir à payer d’impôts…

Ce n’est pourtant pas le principe de solidarité qui pose problème. Quand il a fallu traverser la France pour converger vers Paris, les Convois de la liberté ont bien usé les pompes à essence, taxes comprises, pour aller défendre leur cause. Ceux qui restaient sur place n’ont pas rechigné à l’effort pour ravitailler les convoyeurs : tous ont spontanément versé leur tribut. Et comme nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire, ce qui fut probablement la plus grande réussite de ce mouvement est moins la convergence parisienne du 12 février que l’improbable fête improvisée sur X parkings de France aux différents points d’étape, ce moment suspendu où quelque chose semblait véritablement réunir les membres d’une société en mille morceaux. Le triomphe des convoyeurs célébré par une foule plus éclectique que jamais où la quarantenaire au look de cadre supérieure du tertiaire, la jupe en tweed qui anticipait la collection Chanel de l’hiver prochain, côtoyait le motard, le Gilet jaune, le soixante-huitard sur le retour au regard d’enfant, le complotiste d’extrême-droite et le « punk à chien » qui tous communiaient, sans la moindre gêne, sous les drapeaux tricolores et des banderoles noircies d’allusions historiques dont tous savaient bien ce que la presse pourrait en dire. Mais ce qu’on pouvait en dire, tout ce monde là s’en foutait éperdument, comme la mère de famille très correcte que ça ne dérangeait plus de marcher à côté de ceux-là mêmes qu’on insultait à la télévision parce qu’il leur arrive de casser des vitrines de banques ou, pour d’autres, parce qu’ils assument et revendiquent d’être complotistes. Sur le parking, les représentations médiatiques dominantes faisaient bien rire tout le monde : là encore, il y avait sécession. Et tout cela était à la fois tellement clair et tellement évident pour tous ceux qui s’y étaient retrouvé que l’unité se faisait spontanément, sans besoin de revendiquer, de protester, de contester, de scander quoi que ce soit.

Point d’étape et de ravitaillement des Convois de la liberté, Bron, 10 février 2022

Un embryon de contrat tacite, c’est-à-dire un accord de volontés, était là dans la bonne entente manifeste et la responsabilité assumée par chacun, quel que soit son bord, de ne troubler la fête sous aucun prétexte. Une civilité spontanée, certes entre personnes qui devaient bien avoir quelque chose en commun pour s’être toutes retrouvées en bordure du périphérique (c’est dire le caractère marginal de la chose) pour accueillir quelques automobilistes remontés. Mais une civilité quand même, un contrat social à durée déterminé pour profiter d’un attroupement festif hors du contrôle sanitaire en vigueur et que même la police ne viendra pas troubler. C’était en fait une zone autonome temporaire.

Sans étiquette

Il faut mesurer l’émancipation qu’il y avait derrière cet élan : que tout ce monde là se retrouve, certes à dose échantillonnaire, mais dont la diversité importe plus que le nombre, signalait leur refus en commun des assignations qui semblaient jusqu’alors tenir la société en équilibre précaire. C’était la réalisation de ce qui fait horreur aux dogmatiques, aux orthodoxes, aux inquisiteurs de tous bords et qu’ils nomment « confusionnisme ». Que des gens de gauche, de droite, et même des extrêmes de chaque côté acceptent de se côtoyer sans se taper dessus, parce que de toute façon tout le monde peine bien à se situer sur cet axe horizontal même s’il détermine encore ce qu’il reste de jeu politicien, voilà bien le symptôme des reconfigurations en cours. Si cette unité interlope avait déjà existé aux premiers temps du mouvement des Gilets jaunes avant d’être brisée, elle revient au galop. Il y a là une force d’attraction qui n’a pas dit son dernier mot.

Qu’une chaîne YouTube comme Thinkerview, qui a parfois été taxée de confusionnisme précisément en raison de la diversité de ses invités et de l’égale qualité du traitement accordé à tous, enregistre systématiquement plusieurs centaines de milliers de vue pour des interviews de fond et de longue durée depuis près de 10 ans était assurément un signe avant-coureur de tout cela. Il n’y a rien d’étonnant à constater que pour parler d’un auteur, d’un penseur, d’un expert quelconque, c’est très souvent « son interview sur Thinkerview » que ces manifestants là évoquent. C’est d’ailleurs l’un des derniers médias qu’ils n’ont pas cessé de fréquenter.

Partenaire particulier…

Définitivement, si la poubelle crame, c’est pour se retrouver autour et se réchauffer les mains plus que pour allumer des cocktails Molotov. Chez beaucoup de ceux qui se réunissent ainsi sur le pavé, le sentiment que l’État est de toute façon trop puissant est tel qu’il interdit toute tentative de confrontation décisive avec ses représentants en armes. Les manifestations parisiennes sont encore d’une autre intensité, mais à Lyon, les dernières tentatives de forcer un barrage ou de dévier d’un parcours des manifestations que nous avons pu observer avaient plutôt des airs de distractions rituelles que de grand soir.

On croit aussi savoir que la manifestation tout comme les autres formes d’expression démocratiques ne servent plus à rien : quand c’est « la raison » qui prétend gouverner, ceux qui trouvent quelque chose à y redire peuvent toujours le dire aussi fort qu’ils veulent, ils ne seront pas pris en compte puisqu’ils ont tort, ils sont dans l’erreur, ils se fourvoient, notamment dans les théories du complot, ou bien ne sont que des factieux, des séditieux, des ennemis de la société…

Tout ceci, ceux qui manifestent encore semblent l’avoir intériorisé, mais ils ne viennent plus pour ça. Ils viennent pour se voir, sentir que leur solitude n’est pas absolue, que quelques uns pensent comme eux, au moins un peu. Ces gens là se cherchent, eux-mêmes et entre eux, prennent le parti d’échanger, de confronter. Ils goûtent volontiers sans trop regarder l’étiquette. Thinkerview et quelques autres références fondent un embryon de culture commune au plus « illuminé » des conspirationnistes comme au plus éclairé des universitaires, tous deux susceptibles de se croiser dans ce magma. Alors c’est, doucement, la possibilité d’un lien affinitaire qui s’insinue. Ce lien cher, justement, aux autonomes : « de tels liens n’émergent qu’en dehors de l’espace-temps du champ politique, que ce soit du fait de volontés subjectives ou de crises objectives. On les éprouve à la marge de certains mouvements sociaux, pendant les émeutes, les occupations, les bavardages à l’écart des assemblées générales et au cours de la vie collective singulière qui se met parfois en place à l’échelle de petits groupes dans ces moments », écrit Julien Allavena dans L’hypothèse autonome (Éditions Amsterdam, 2020). C’est la rencontre qui « suspend le social réifié, par exemple quand intervient une expérience « affinitaire », respectueuse de la singularité, de la solitude et de son immanence, et en cela susceptible de renouer avec la politique de l’intime, sinon de l’amant (…) » mais, cette fois, probablement sans l’« aspiration révolutionnaire, qui dérive d’une sensibilité effective » (ibidem).

Marche « Look Up » pour le climat, Lyon, 12 mars 2022

La sécession comment et pourquoi faire ?

Nous l’avons avoué, ce que nous disons là relève du pressentiment. Pour l’heure, la chose la plus certaine qui paraît unir tous ceux qui sont tentés par cette sécession est un rejet absolu de ce que la démocratie française leur semble être devenue, et plus encore du gouvernement actuel, qui n’est probablement que l’effigie sur laquelle se projette un mal que l’on sent plus profond. Mais demandent-ils pour autant l’anarchie ? Sans doute pas : ceux qui la veulent véritablement la veulent depuis bien longtemps, bien avant la succession des crises qui a suscité les vocations sécessionnistes que nous avons évoquées, et la voudront aussi longtemps qu’elle ne sera pas advenue. D’autres cherchent une alternative préférable, probablement moins radicale.

Lyon, février 2022

Les méthodologies sécessionnistes sont multiples. Dans À nos amis (2014), le Comité invisible livrait la sienne : « Faire sécession, c’est habiter un territoire, assumer notre configuration située du monde, notre façon d’y demeurer, la forme de vie et les vérités qui nous portent, et depuis là entrer en conflit ou en complicité. C’est donc se lier stratégiquement aux autres zones de dissidence, intensifier les circulations avec les contrées amies, sans souci des frontières. Faire sécession, c’est rompre non avec le territoire national, mais avec la géographie existante elle-même. » C’est là l’option de ceux pour qui la sécession n’est pas un renoncement à la révolution.

D’autres formes existent, bien moins radicales. Certains réseaux écologistes et alter-mondialistes, par exemple, ont su créer un important maillage d’initiatives très localisées, associatives et économiques (écosystèmes de l’économie sociale et solidaire…), sur des territoires périphériques mais aussi parfois jusque dans les grandes villes. Ce maillage constitue un milieu en rupture relative avec le modèle dominant, où la sociabilité est favorisée par un socle éthique et politique commun et permettant à ses membres de vivre ensemble et comme ils l’entendent tout en menant un certain rapport de force avec le pouvoir. Mais les plus radicaux dénoncent la façon dont les plus grandes organisations de ces milieux activistes sont devenues des sortes de faire-valoir d’un pouvoir politique et économique qui jouerait théâtralement le rapport de force tout en canalisant et au besoin en instrumentalisant leurs revendications. Selon cette grille de lecture, ce milieu se serait donc ménagé une marge de liberté tolérée par un pouvoir qu’elle alimente de façon plus ou moins consciente.

Anciennes, les critiques du néolibéralisme et du technocapitalisme se renouvellent également et engendrent régulièrement de nouvelles propositions. C’est le cas de celle d’Éric Sadin dans Faire sécession (cf. supra), ou encore de Renaud Vignes dans L’accélération technocapitaliste du temps – Essai sur les fondements d’une économie des communs (R&N Éditions, 2021). Peut-être que ces propositions pourront faire émerger, en dehors des désormais très établis milieux activistes alter-mondialistes, des alternatives moins dépendantes du pouvoir, plus menaçantes pour un néo-libéralisme technologiste somme toute assez bien incarné par le gouvernement français actuel. Ces deux auteurs fondent leurs visions respectives sur la nécessité de restaurer la puissance d’agir des citoyens, ce qui pourrait ne pas s’accorder tout à fait avec l’idée d’une société civile comprise comme un simple vecteur d’influence, un lobby dépêché auprès du pouvoir effectif.

Mais on peut aussi sérieusement se demander, si l’on admet l’hypothèse d’un pouvoir qui cherche à accroître son emprise à mesure que les désirs d’ingouvernabilité se font sentir, jusqu’où sera tolérée l’émancipation dont semble rêver ce que nous avons appelé, en forçant un peu le trait, la France autonome. Les moyens technologiques de contrôle en progrès constants, les (dures) réalités économiques, les « petites » restrictions successives comme la limitation de l’école à la maison et les déclinaisons du pass déjà appelées de leurs vœux par les Jeunes avec MacronTout ceci pourrait ressembler à un pouvoir qui court après ceux qui le fuient. L’avenir dira qui court le plus vite. Mais concluons notre cheminement en traitant la seconde partie de la question : la sécession pourquoi faire ?

Reconsidérer la politique comme un souci existentiel ?

Les crises, les guerres (les vraies et celles que les gouvernements se plaisent à se figurer contre des concepts ou contre des virus), relèvent du politique : discrimination de l’ami et de l’ennemi, mise en œuvre efficace de l’hostilité. Tendu vers l’autre, l’ennemi, pour le contraindre, le politique a besoin de puissance et pour cela des ingénieurs et de leur efficacité, des techniciens, des logisticiens, d’un ordre de bataille, d’une chaîne de commandement

Mais il n’y a pas que ce côté-ci de la ligne ennemie ou de la frontière : à l’intérieur, il y a « la société », la nation, le peuple plus ou moins uni dont l’existence en collectivité relève de la politique. C’est le domaine du même, de l’ami. Or la politique, c’est une chose entendue, est aujourd’hui une activité technocratique monopolisée par des experts supposés mieux comprendre que tout le monde ce qu’il faut faire et comment le faire. Ils font la politique comme on fait la guerre, alors qu’il semble qu’il devrait plutôt y être question d’amitié. Éric Sadin conclut d’ailleurs par un chapitre intitulé « De l’amitié comme mode de vie ». Renaud Vignes oppose quant à lui un retour à l’évidence de la proximité au gigantisme technocapitaliste, et insiste sur l’importance du lien de confiance avec ceux qui nous environnent comme élément constitutif de la liberté dans la cité.

Aujourd’hui, les gouvernants sont les fonctionnaires – les soldats – de la rationalité organisatrice. Mais la vie, l’existence politique, n’a fondamentalement rien à voir avec tout cela : c’est bien ce que tout le monde sent. La vie dans la cité s’accommode très mal des théories gestionnaires et des prétentions organisatrices qui si elles ne sont probablement pas inutiles n’ont pas leur place dans l’intimité d’un peuple, qu’elles viennent troubler sans pudeur avec leur froideur mécanique.

Un autonome repenti, Yann Moulier-Boutang, avait un père : Pierre Boutang, quant à lui héritier du nationalisme d’Action française. Nous signalons la filiation, mais ce n’est que pour livrer l’idée de la politique que le père s’était faite, et qui nous semble assez proche de ce que la France que nous décrivons cherche aveuglément : « (…) l’homme en qui se manifeste le souci politique s’interroge sur la consistance future de l’essence visée par son souci : le « moi dans la cité », le moi dans la « vie avec les autres ». »

C’est énigmatique, mais nous avançons un peu en espérant mieux éclairer le mystère : « Il ne s’agit donc pas du souci égoïste d’un moi tout constitué, se posant comme un bloc, et s’interrogeant sur sa compatibilité avec une cité extérieure à lui : en lui est vécue une relation entre deux termes qui ne pourraient se définir et s’accomplir que si la relation totale était vécue dans son exactitude. La relation en apparence abstraite de l’homme à la cité s’anéantit si je lui enlève sa tension avec l’appartenance vécue à la cité qui est la mienne… Et cette appartenance n’est plus qu’un donné mort et absurde, en dehors du mouvement de justification par la réalité humaine. C’est alors dans les relations vécues, s’exprimant sous la forme de sentiments, qu’il sera possible de rechercher l’essence prise dans le souci ; seule l’analyse de sentiments peut maintenir le souci politique dans sa tension originelle et ne pas pousser à des « résolutions » prématurées ; la « prudence » rationnelle, dans son exigence d’une méthode qui soit homogène à l’objet que l’on veut déterminer, exige une telle méthode et conduire à cette « politique des sentiments » que le faux réalisme et l’idéalisme condamnent également.«  En cherchant à définir La politique, la politique considérée comme souci après la Seconde Guerre mondiale, Pierre Boutang cherchait à la ré-enraciner dans la nature profonde de l’homme (laquelle venait d’être outragée) – qui est d’être soucieux, sensible, et parfois même soigneux, comme Ulysse, « l’homme en qui l’angoisse s’est mesurée, en qui le souci est devenu un soin ».

Ce lien naturel, spontané, sincère entre des êtres qui, au-delà du lien purement « fonctionnel » qu’ils sont menés à avoir pour des raisons professionnelles ou pratiques, c’est bien ce contre quoi tant de choses semblent conspirer. Non pas seulement le règne des caisses automatiques et de Tinder. Cela contamine aussi les esprits, qui tendent à intégrer la rigidité mécanique la plus absurde avec une facilité déconcertante. C’est ce que nous n’avons pu nous empêcher de conclure lorsqu’on nous a raconté l’histoire de cette hiérarchie hospitalière qui osa reprocher à une médecin en service auprès d’enfants malades d’avoir offert un livre, un livre inoffensif d’enfants, à l’un d’eux : un lien personnel et confiant, affinitaire, qui témoignait, chose horrible, d’un bon sentiment scandaleusement hors cadre. A croire que ce corps médico-administratif craignait que l’on puisse procurer une licencieuse once de rêve ou d’évasion à un patient que l’on cessait alors de considérer comme une statistique. Mais la même hiérarchie, on peut le craindre, répondra présente et en première ligne pour mener la prochaine campagne de com’ : là, les bons sentiments seront contrôlés, tolérés, car vrais ou feints ils ne seront plus que des moyens. Le sentiment effraie littéralement ce monde, comme s’il il pouvait le faire dévier – et de plus en plus nombreux sont ceux qui pensent qu’il devrait dévier. C’est comme s’il avait fallu faire de nous des inadaptés sentimentaux pour faire de nous adaptés sociaux, adaptés à cette société où le lien ne peut plus être simplement affinitaire

Il faut dire que la cohésion, quand elle existe, est dangereuse : les soulèvements récents en Guadeloupe et aujourd’hui en Corse semblent témoigner du potentiel explosif d’une population unie qui, dès lors qu’elle entre en conflit avec l’État, le tient en respect de façon extrêmement sérieuse. Dans les deux cas, une identité (la base de toute stratégie), une authentique et bien comprise cause commune, unissent les émeutiers. Un sentiment très fort, national ou autre, les anime.

Mais hors de ces quelques parcelles unitaires qui subsistent ici et là sur le territoire avec d’ailleurs, souvent, une tentation autonomiste, il n’y a véritablement qu’à la marge, sur le parking que nous évoquions plus haut, que nous avons pu croiser un autre regard que celui froid et prédateur qui convient si bien aux villes anonymes. Du souci et du soin, il y en avait assurément chez cette femme trop polie qui cherchait à qui remettre des lettres à destination des dirigeants européens de Bruxelles, que les Convois devaient rallier après Paris. Un geste politique sans doute imprudent dans son espérance, mais en cela parfaitement touchant. Et c’était déjà cela, c’était déjà l’essentiel : ces lettres ont peut-être été brûlées avant même d’être ouvertes, peut-être même ne sont-elles jamais arrivées à bon port, mais elles auront au moins été l’occasion d’un échange aimable et courtois de regards confiants. Et comme la chose est rare… « Nous comprenons alors quel bonheur c’est déjà pour nous autres hommes que de vivre au fil des jours en de petites sociétés, sous un toit paisible, parmi de bonnes conversations, saluées d’un bonjour ou d’un bonsoir également tendres. » (Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre, récit allégorique annonciateur de la barbarie nazie publié en 1939).

Le royaliste Boutang, donc, et le Comité invisible qui dédiait À nos amis « à ceux qui veulent construire une force révolutionnaire, révolutionnaire parce que sensible », partagent au moins cette évidence oubliée que la sensibilité est synonyme de l’existence, et donc que la politique ne saurait-être autre chose que l’agencement d’un gigantesque charnier si elle venait à le nier.

Ne méprisez la sensibilité de personne ; la sensibilité de chacun, c’est son génie

Charles Baudelaire

Voilà peut-être une approche juste de ce que cherche ce peuple en rupture avec l’officiel, la « politique politicienne », le pouvoir tel qu’il s’exerce aujourd’hui en France, et qui bien qu’assumant de rompre avec la société sait pourtant ne pas pouvoir se satisfaire de la guerre de tous contre tous ou du mépris absolu des autres. Pour ce qui relève de la médecine (du soin) comme de la vie en collectivité au sens le plus large possible, il s’agit toujours dans la sécession que nous percevons de fuir la dureté de la machine qu’est devenue la société, l’emploi, la ville, l’hospice, etc. Ré-humaniser la politique, cesser de chercher à faire une unité de façade derrière la perpétuelle désignation d’un ennemi pour enfin retrouver le souci du prochain et le sens de la collectivité sans qu’il soit le résultat d’une injonction, d’un nudge, ou la seule contribution mécanique et contrainte aux charges publiques… Nous l’avons bien senti à l’intensité des regards, aux nœuds dans la voix, aux larmes et aux scènes de liesses spontanées observées dans la rue comme dans les colloques angoissés.

On parle parfois de « réenchanter » les choses, et notamment la politique, mais cette sémantique empeste le mensonge et l’agence de communication. Ce n’est pas une retouche et une couche de vernis supplémentaire que la France qui fait sécession demande. C’est tout l’inverse. C’est se souvenir de la vraie nature des êtres de chair et de sang, se rappeler de l’héroïsme et de la langue des poètes avec le regard de l’enfant, de celui qui y croit (et en tire une force et une foi incommensurables), et non avec ce regard désabusé des grandes personnes sérieuses qui prétendent avoir saisi le tragique du monde pour justifier de le réduire à leurs unités mesurables, à leurs études, à leurs mises en chiffres, en tableaux et en éprouvettes d’une vie qui leur échappe et qu’ils nient. Ce vrai lien, l’intuition poétique et le langage du cœur, nous les avons vu tentés, encore une fois, dans les manifestations, sur les tracts, dans les pétitions, les assemblées générales… Il est d’ailleurs tout à fait aisé de s’en moquer, de les tourner en dérision, tant les représentations collectives dont nous sommes pétris nous y incitent. Avouons-le : nous l’avons fait. Avant de comprendre que ces gens là voulaient simplement vivre encore, ou vivre enfin.