La filière forêt-bois face aux déstabilisations de la société civile

Diatopes publiait récemment deux articles consacrés à la filière bois-forêt française, les défis environnementaux et économiques auxquels elle fait actuellement face. Ces analyses faisaient état d’initiatives ambitieuses pour l’adaptation des forêts aux changements climatiques ainsi que l’optimisation de leur potentiel économique, que le plan de relance France 2030 doit permettre d’exploiter à sa mesure.

Ces perspectives enthousiasmantes tranchent pourtant avec les communications alarmistes émanant d’associations et ONG qui se sont multipliées ces derniers mois, s’attaquant à la filière forêt-bois selon des angles variés mais qui semblent converger dans le sens d’une lutte contre l’optimisation des capacités industrielles du secteur : contre la mécanisation et certaines pratiques de récolte et d’entretien des forêts, contre certains projets de scierie, ou encore pour une redéfinition univoque du concept de forêt.

Ces offensives interrogent en cette période charnière pour la filière. Alors que la demande française de bois augmente considérablement, notamment du fait de l’intensification de l’usage de ce matériau dans le secteur de la construction soumis à une nouvelle réglementation (RE2020) à compter de janvier 2022, la filière doit solidifier son versant aval pour être en mesure de répondre aux commandes de bois transformé – ceci alors que les scieries ont déjà été fragilisées ces derniers mois par la pénurie de grumes causée par des surcommandes chinoises et américaines. De son côté, l’Union européenne a également entrepris d’établir une Stratégie Forêts pour les années à venir – ce qui n’a pas été sans susciter l’émotion de plusieurs pays, dont la France, irrités par la sous-évaluation du rôle socioéconomique des forêts dans le projet initialement émis par la Commission, laquelle envisageait notamment d’introduire des mesures de contrôle et de surveillance accrues des activités sylvicoles et d’entretien des forêts européennes. Dans ce contexte critique pour la filière il nous est donc apparu pertinent d’investiguer le sens et la portée de ces offensives.

Origine, nature et contenu des offensives

Nous étudions ici, sur le fond et sur la forme, les principaux angles d’attaque identifiés.

Redéfinition de la forêt et idéal de la « forêt primaire »

Les conflits naissent non seulement de la divergence d’intérêts des acteurs en cause, mais également des divergences de représentations d’un même sujet. La bataille sémantique est donc cruciale et à ce titre, celle concernant la définition du terme de forêt a été au cœur de plusieurs offensives récentes.

L’un des protagonistes de cette bataille pour la (re)définition des forêts est le biologiste Francis Hallé. Salué par la communauté scientifique pour la qualité de ses travaux sur l’architecture des plantes, connu et apprécié du grand public pour ses ouvrages de vulgarisation, l’homme est aussi à la tête de l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire.

A ce titre, le scientifique est l’auteur de plusieurs interventions dans le débat public, parues notamment dans le quotidien Le Monde, dans lesquelles il récuse l’appellation de « forêts » donnée à ce qu’il estime n’être que des « plantations d’arbres », autrement dit des « champs d’arbres » créés par l’homme qui ne seraient en rien comparable à la réalité biologique des forêts « naturelles » – y compris du point de vue des services écosystémiques rendus.

Si de toute évidence la question de la nature et des fonctions biologiques des forêts ou plantations n’est pas uniquement liée à leur mode de gestion et d’exploitation par l’homme, c’est néanmoins la « foresterie industrielle » qui est désignée comme ennemi principal dans ces tribunes. Citons : « Ne prenons plus les plantations d’arbres pour des forêts » (15 août 2020) ; « Déforestation : L’industrie du bois tue et détruit les arbres sans tenir compte des services qu’ils nous rendent » (21 mars 2021) ; et plus récemment encore, Francis Hallé et d’autres personnalités confortaient l’Appel pour des forêts vivantes (cf. infra) dans une tribune collective titrée « On finit par croire que la forêt a besoin d’être exploitée pour être en bonne santé » (14 octobre 2021), réitérant l’offensive contre la foresterie industrielle.

Depuis 2018 l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire milite, comme son nom l’indique, pour un projet aux allures d’utopie : recréer en Europe de l’Ouest une « forêt primaire », autrement dit une vaste forêt de plusieurs milliers d’hectares au développement comparable à celle des premières forêts de la planète, où aucune intervention humaine de gestion ou d’exploitation n’aurait lieu (idée également déclinée dans un manifeste paru en septembre 2021 chez Actes Sud).

Bien que réfutés par certains, l’ethos de la forêt primaire « inviolée » et la distinction entre forêt authentique et simples plantations d’arbres n’en sont pas moins reprises à leur compte par les militants environnementalistes dont les vues anti-industrielles convergent avec ce projet qui « oblige à abandonner l’idée que nous sommes les protecteurs de la forêt et que nous savons mieux qu’elle ce qui est bon pour l’avenir » (source). Notons en outre que ses promoteurs attribuent une portée écologique globale à ce projet qui permettrait de lutter contre le réchauffement climatique, reconstituer un grand réservoir de biodiversité, protéger la vie humaine et assurer l’abondance et la qualité de ressources hydriques.

Si de son propre aveu, l’hypothétique réalisation du projet de Francis Hallé tient davantage à une décision politique qu’à l’obtention de moyens financiers, son association revendique aujourd’hui les soutiens de l’entreprise Reforest Action, de la Fondation Lemarchand pour l’Équilibre entre les Hommes et la Terre, de l’association 1% for the planet (2000€ en 2020, 11 600€ en 2021) et de l’entreprise La Boulangère bio. Elle a également bénéficié du soutien de la Fondation pour une Terre Humaine en 2019-2020. L’ambition de l’association Francis Hallé semble par ailleurs séduire plusieurs grandes ONG environnementalistes telles que France Nature Environnement, la Ligue pour la Protection des Oiseaux, WWF France, Humanité et Biodiversité et le comité français de l’UICN, qui co-signaient en mai 2020 et avec la fédération Réserves Naturelles de France, un rapport intitulé « Forêts françaises en crise » dans lequel il est préconisé d’appuyer ce projet.

Non seulement forte de ces soutiens de la société civile, l’association revendique également un certain soutien de la Commission européenne, rencontrée dans le cadre des travaux préparatoires à l’élaboration de la fameuse et controversée Stratégie forêts qui a fait débat à l’été-automne 2021. L’association fait également valoir son projet auprès de plusieurs institutions concernées, dont les ministères français ou encore l’UNESCO. Revendiquant 2 300 adhérents en avril 2021, l’association affirmait également susciter l’intérêt de nombreux mécènes et soutiens.

Structuration d’un front anti-industriel face à la filière forêt-bois

Des opérations d’influence d’ampleur hostiles à la « foresterie industrielle » en France ont commencé à émerger en 2018-2019 (exemple), avec notamment la création d’organisation nouvelles comme l’association Canopée Forêts Vivantes. Elles semblent néanmoins s’être intensifiées ces derniers mois et, si elles visent principalement certaines pratiques sylvicoles, des activités de transformation sont également dénoncées par les activistes.

Ces offensives apparaissent de plus en plus nourries et travaillées. Outre les traditionnels plaidoyers écrits et opérations d’agitation-propagande, la cause est également portée par d’autres vecteurs à fort impact émotionnel, comme l’image et la vidéo (exemple ici avec une très efficace et professionnelle production du YouTubeur-activiste écologiste Vincent Verzat, de la chaîne Partager c’est sympa).

En mai 2020 déjà (alors que plusieurs ONG signaient le rapport « Forêts françaises en crise » et que la Convention citoyenne pour le climat achevait ses travaux), le média militant écologiste Reporterre titrait : « Partout en France, la bataille pour sauver les arbres s’intensifie ». Les luttes recensées n’étaient cependant pas spécifiques aux forêts. Cet article faisait état d’une considération croissante de la population pour les arbres et leur conservation. Il relatait également le contexte cognitif et émotionnel suggéré par les travaux scientifiques relatifs à la sensibilité des arbres, susceptibles de former le terreau de mouvements de défense des arbres comparables aux luttes animalistes par exemple. Un sujet sur lequel le Ministère de l’agriculture et de l’alimentation était alerté depuis 2017 au moins par le biais d’un rapport intitulé « Plan de communication pour le secteur de la forêt et du bois ».

Le 2 août 2021, un Appel pour des forêts vivantes était lancé par une quatorzaine d’associations, ONG et syndicat, invitant « chaque collectif et association engagés dans les forêts à participer à une campagne nationale contre leur industrialisation ». Un texte qui porte plusieurs marques de fabrique des mouvements activistes d’extrême-gauche (utilisation des services du réseau militant Riseup ; lutte contre les « grands projets inutiles »…) et s’attaque clairement, à travers des arguments écologiques et naturalistes, à un modèle de développement économique et social basé sur l’industrie.

Cette campagne anti-industrielle répond à une stratégie de guerre par l’information visant pour les activistes à « tisser la toile d’un récit commun, constituer un front », faire « fructifier [leurs] imaginaires » et construire « une culture commune qui manque encore et qu[‘ils doivent] enrichir » (témoignant du caractère neuf et composite du mouvement, sans doute partiellement inexpert car ralliant des militants qui ne sont pas issus de ce secteur d’activité), se donnant notamment pour but de « détourner les projecteurs » lors d’évènements impliquant la filière. La tribune inaugurale s’inscrit d’ailleurs déjà dans cette dynamique, usant de cadrages sensationnalistes (« une violence que nous ressentons dans notre chair ») ; mobilisant un imaginaire apocalyptique (« les forêts sont devenues un champ de bataille en proie aux machines et à l’appétit insatiable des industriels ») ; attisant le sentiment d’urgence (« tout porte à croire que c’est maintenant ou jamais »).

Elle emprunte également la méthode du « feuilletonnage » éprouvée par d’autres mouvements et consistant à annoncer les temps forts de la mobilisation pour l’année à venir : une façon de faciliter la coordination, de favoriser l’agrégation de nouveaux militants entre les actions ainsi que les échanges et préparatifs en amont, de placer les médias dans l’expectative et de leur proposer un récit. Un moyen, également, de stimuler le maillage d’un réseau entre des luttes très localisées, et donc de leur donner un rayonnement plus large – au niveau national ou international.

Carte des mobilisations des16 et 17 octobre 2021 répondant à l’Appel pour des forêts vivantes en France métropolitaine. (source)

On retrouve par exemple la mobilisation contre la « mégascierie » Florian à Lannemezan (Pyrénées), où la construction d’un front uni d’opposants s’avère particulièrement instructive sur les tenants et aboutissants d’une telle lutte. Réunissant des partisans d’une « sylviculture douce » et « durable » mais également des naturalistes plus radicaux hostiles à toute exploitation, les différents acteurs de la mobilisation ont finalement pu s’entendre sur un objectif et un ennemi commun : « Au gré des discussions, les opposants ont mis à plat leurs représentations de la forêt. (…) On a dépassé ces oppositions stériles pour désigner nos vrais ennemis, l’industrialisation de la filière et la gestion insoutenable de la forêt. », lit-on dans ce reportage. D’autres mobilisations sont quant à elles plus anciennes et enracinées à l’image de celle du Morvan, avec en son cœur l’association ADRET Morvan (née elle aussi d’une opposition à un projet de scierie il y a plusieurs années) et ancrée sur l’éco-lieu du Carrouège. Ces actions localisées sont complétées par des actions d’ordre plus général, assumées notamment par l’association Canopée, comme la perturbation d’un salon forestier en vue de dénoncer la mécanisation et l’industrialisation de l’exploitation forestière.

Le blocage d'implantations industrielles : risque majeur ?

Outre la dimension informationnelle de la lutte menée par les activistes, susceptible d'orienter les perceptions et représentations de divers décideurs (élus locaux, gouvernement, Union européenne, consommateurs, acheteurs...), le principal risque immédiat que font peser les activistes est probablement celui du blocage d'implantations industrielles. En effet, la propriété privée constitue un rempart relativement solide face aux actions visant l'exploitation forestière contre laquelle les militants ne peuvent donc guère lutter autrement que par l'image et la communication, sauf à tomber dans l'illégalité (intimidations des propriétaires et exploitants ; sabotage des machines...) mais sans aucune garantie de succès face à la répression. En revanche, plusieurs exemples passés démontrent la capacité de ces luttes à faire échouer des projets d'implantation de scieries de grande envergure grâce à l'arsenal classique des conflits d'aménagement du territoire : recours en justice, occupation des sites d'implantation, etc. Le travail de lutte informationnelle et de coordination permettant d'ailleurs de pré-mobiliser des ressources en vue d'une éventuelle action de ce type, qui implique une certaine motivation des militants (rester sur place, assumer les risques judiciaires que les actions de désobéissance civile et/ou violentes peuvent comporter...).

Des arguments contestés… et manipulatoires ?

Désormais bien rodées, les offensives n’en sont pas moins contestées par certaines voix. Par exemple, Hervé Jactel (Directeur de recherche à l’INRAE), récuse la tribune de Francis Hallé contre les forêts de plantation que nous évoquions plus haut, « car la plupart de ses affirmations vont à l’encontre des derniers travaux scientifiques. Certes, les forêts de plantations sont créées et gérées par l’homme, mais elles possèdent la plupart des attributs des forêts dites naturelles (…). » Idem pour l’ingénieur agronome Bernard Roman-Amat pour qui l’idéal de la forêt primaire et l’éthique de la non-intervention humaine pourraient poser problème.

Emmenée notamment pas des élus de la majorité, une tribune datée d’octobre 2020 publiée dans Libération tentait de mobiliser forestiers et environnementalistes autour de l’enjeu de l’adaptation des forêts françaises au changement climatique, estimant notamment qu’il n’était plus temps « de nous complaire dans une vision manichéenne de la forêt en opposant forêts gérées et non gérées, forêts secondaires et forêts primaires ». L’approche était stratégiquement pertinente, recherchant la reconstruction d’un objectif commun et partagé entre les deux « camps » et interpellant les environnementalistes sur leur propre terrain, ceci via un média plutôt bien reçu dans ces milieux et touchant donc un public susceptible d’être par ailleurs séduit par les discours des activistes radicaux.

C’est sur le même mode de l’interpellation, usant du ressort de l’urgence écologique, que Baudouin Vercken de la société EcoTree appelait à son tour, en mars 2021, à une mobilisation citoyenne pour solidifier la filière et valoriser les forêts françaises sur le plan écologique grâce à l’enclenchement de cycles économiques vertueux dans les colonnes du Figaro. On peut également relever la contre-offensive de Philippe du Vivier, agronome et forestier, parue dans La Tribune en avril 2021, s’attaquant aux « fantasmes » du « massacre à la tronçonneuse » des forêts françaises autant qu’à celui de la forêt primaire dont il récuse notamment la capacité à « corriger le taux de CO2 actuel ».

Des cadrages manipulatoires de la part des opposants ?

Certains articles et tribunes publiés en défense de la filière forêt-bois en France font état de données qui tranchent quelque peu avec une partie des discours militants, lesquels pourraient alors apparaître comme des distorsions des réalités objectives. Si de part et d’autre, les discours peuvent être considérés comme biaisés et intéressés, il semble néanmoins que les focus opérés dans les productions informationnelles militantes tendent à occulter ou dissimuler certains faits voire à affirmer des contre-vérités. Ceci, notamment, grâce à la décontextualisation : un cadrage hyperfocalisé sur un fait précis à un endroit et à un moment donnés qui, aussi spectaculaire soit-il, n’informe en rien sur la réalité de la situation générale.

Les discours alarmistes tendent par exemple à faire valoir une disparition galopante des forêts françaises sous l’effet des coupes rases : c’est d’une part omettre que la forêt française est plus vaste aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’ère « pré-industrielle », mais surtout que seul 50 à 60% de son accroissement biologique annuel sont récoltés. Autrement dit, à l’échelle du territoire, la forêt françaises continue de croître. D’ailleurs, les coupes rases si souvent dénoncées ne concerneraient que 0,5 à 0,8% de la surface forestière hexagonale, et seraient principalement concentrées dans certaines zones (comme dans le Morvan, particulièrement exposé dans les discours militants). Et selon la même source, l’alarmisme des militants concernant le tassement des sols occasionné par les lourds engins de chantier forestier relèverait lui aussi d’un cadrage trompeur, puisque ces machines ne circuleraient que sur moins de 10% de la surface exploitée.

D’autres exemples interpellent. L’avidité des exploitants est généralement présentée comme la seule motivation des coupes précoces d’arbres qui pourraient être récoltés plus tardivement (exemple ici), pourtant, des forestiers nous ont expliqué que cette pratique regrettable se justifiait souvent par la dépendance à un outil industriel fabriqué à l’étranger et inadapté (sous-dimensionné) aux récoltes françaises, obligeant à couper l’arbre plus rapidement et donc à se priver du volume de bois supplémentaire qui aurait pu en être tiré quelques années plus tard. De la même manière, certains discours militants pointent du doigt les monocultures de Douglas (qui ne sont pas, à ce jour, majoritaires dans la forêt française) alors que ceux-ci présentent de considérables atouts mécaniques (notamment pour la construction) et environnementaux, permettant ainsi de répondre au mieux à de nombreux besoins. D’ailleurs, le fait que la France soit le premier pays producteur européen de Douglas ne pourrait-il pas attiser les rivalités d’industries ou de pays concurrents ?

Les discours militants sont par ailleurs en proie à certaines contradictions, ou laissent du moins subsister des angles morts problématiques : Comment répondre à la demande croissante de bois sans industrialiser la filière (récolte et transformation) ? Comment justifier, sur le plan écologique, que du bois français soit transformé à l’étranger avant de revenir alimenter des chantiers de construction sur le territoire national faute d’un outil industriel adéquat et d’une filière plus efficace ? Ces questions se posent inévitablement alors que le mouvement répondant à l’Appel pour des forêts vivantes s’inspire clairement de celui des Soulèvements de la terre qui s’était quant à lui attaqué à l’industrie du béton (entre autres cibles) – encore largement responsable des importantes émissions de CO2 dans le secteur de la construction à ce jour. Parmi les associations signataires de l’appel, Canopée affirme pourtant plaider pour le développement des activités locales de transformation et l’interdiction de vendre à des transformateurs hors de l’Union européenne.

Qui profite de ces offensives ?

La production et le commerce de bois sont clairement des enjeux de souveraineté économique et de puissance, a fortiori dans un contexte marqué par les ambitions écologiques et la « décarbonation ». C’est donc naturellement un objet de rivalités. Or si les discours militants ne sauraient être systématiquement perçus comme manipulatoires – il y a d’ailleurs, assurément, des dérives et méfaits qui méritent d’être dénoncés et sur lesquels les défenseurs de l’environnement ont pleinement raison d’attirer l’attention – l’intensité des offensives, leur coordination, le choix de leurs cibles et arguments peut éveiller des soupçons : comme le soulève un propriétaire et professionnel forestier dans une tribune, il arrive que la société civile serve d’instrument de communication détournés en faveur d’intérêts économiques concurrents (voir également cet article). Les interrogations quant à d’éventuels intérêts inavoués défendus, en conscience ou malgré eux, par certains activistes, ne sont donc pas illégitimes.

Au cours des derniers mois, dans le cadre de l’élaboration de sa Stratégie forêts par l’Union européenne, on peut se demander si les puissances qui avaient le plus intérêt à attirer l’attention sur les dérives de l’exploitation des forêts françaises (et plus généralement européennes) n’étaient pas d’abord les ONG elles-mêmes. En effet, le projet de la Commission européenne prévoyait avant tout d’organiser une surveillance accrue des forêts sur le territoire de l’Union. Un objectif probablement susceptible d’ouvrir des débouchés rémunérateurs pour les associations de défense de l’environnement qui, sans surprise, approuvaient ce projet tandis que des industriels et plusieurs États dont la France s’élevaient contre un texte jugé trop peu équilibré et manquant de considérations pour la dimension socio-économique du sujet.

Au niveau international, plusieurs États européens comme les pays Scandinaves, l’Autriche, l’Allemagne ou même la Belgique bénéficient d’industries de transformation plus conséquentes et mieux outillées qu’en France. Si ces pays disposent de ressources propres (quoique dans des états variables – voir notamment les difficultés de la forêt allemande), la production sylvicole française n’en demeure pas moins intéressante pour approvisionner leurs industries, capables de traiter d’importants volumes. Ces pays pourraient donc avoir intérêt à priver la France de scieries adéquates pour continuer à absorber sa production sylvicole. Dès lors, on peut se demander si faire obstacle à l’industrialisation de la filière tout en réclamant l’interdiction d’exporter hors de l’UE comme le fait Canopéee ne reviendrait pas à conforter l’avantage concurrentiel des transformateurs de bois des autres pays de l’Union.

Car il existe également une pression hors de l’Union européenne : la Chine et les États-Unis d’Amérique importent massivement des grumes françaises à des prix que les industries nationales peinent à concurrencer. Notons d’ailleurs que ce contexte de tension rend le marché international du bois particulièrement juteux et favorise sa financiarisation. Le Ministre de l’agriculture Julien Denormandie a d’ailleurs eu l’occasion de désigner certains traders basés en Europe de l’Est comme responsables de la montée des prix et de l’acquisition massive de bois au profit de la Chine. Un contexte qui, là encore, pourrait aiguiser l’appétit de certains financiers prompts à manipuler les tensions du marché à leur profit.

Ce que les attaques révèlent de la filière

Selon le mot fameux de Theodor Daübler, « l’ennemi est la figure de notre propre question ». Les attaques visant la filière forêt-bois et son industrialisation sont donc intéressantes à étudier en ce qu’elles tendent à cibler les faiblesses stratégiques que celle-ci doit compenser et surmonter pour se développer. On peut à ce titre signaler ce reportage consacré à la filière bois par Télé Mille Vaches, qui a le mérite de mettre en dialogue opposants, acteurs de la filière et des territoires et ainsi d’offrir une vue globale du sujet bien qu’assez favorable aux activistes engagés contre l’industrie.

A l’évidence, la divergence d’intérêts entre les différents acteurs de la filière – entre son amont et son aval – est un point particulièrement sensible. Ce phénomène disperse la filière et fait obstacle à sa mise en cohérence stratégique, or il est probable qu’une forme ou une autre d’industrialisation (permettant notamment d’actionner des leviers comme les économies d’échelle, etc.) constitue l’un des moyens indispensables pour surmonter cette difficulté.

Les propriétaires ont intérêt à vendre au meilleur prix et sont donc séduits par les offres étrangères que les transformateurs nationaux peinent quant à eux à concurrencer. En bout de chaîne, les constructeurs restent prompts à se tourner vers des produits transformés dans des pays étrangers et néanmoins compétitifs. La question financière semble véritablement être au centre des problématiques de la filière. Le manque de moyens de certains acteurs semble d’ailleurs les contraindre à céder aux dérives ou pratiques dommageables pointées par les activistes, qui ont aussi su faire écho au malaise ressenti par certains employés de la filière du fait de cette pression économique, notamment les employés de l’ONF dont l’évolution initiée par l’État suscite un mouvement social soutenu par les associations de défense de l’environnement.


Pour conclure, souvenons-nous tout de même de la façon dont la filière forêt-bois s’est historiquement renforcée dans l’adversité, grâce à l’industrie et pour un intérêt général bien compris : il s’agissait alors de ne plus dépendre d’approvisionnements extérieurs pour la construction de navires de guerre. Jean-Baptiste Colbert initia pour cela une politique ambitieuse et planifiée il y a près de 4 siècles. Une stratégie de filière limpide et bien comprise, de la forêt au chantier naval, qui engagea un cycle vertueux : la forêt s’est étendue grâce à une régulation de l’exploitation, les recettes de forêts royales ont considérablement augmenté, et la marine s’est renforcée.

Peut-être que le bâtiment offre aujourd’hui un débouché suffisamment porteur pour re-solidifier la filière autour d’un objectif d’intérêt général. A l’image du groupe Bouygues et de son initiative WeWood, les grands acteurs de la construction peuvent représenter un levier majeur. Les acteurs de la filière forêt-bois doivent cependant les convaincre de l’opportunité d’investir et d’œuvrer, de façon proactive, à la sécurisation de l’ensemble de la chaîne de valeur. Cela devrait, en tout état de cause, passer par une certaine montée en capacités. Il revient alors aux acteurs concernés, côté bois comme côté construction, de convaincre de l’intérêt collectif que revêt cette ambition afin de répondre aux inquiétudes de la population et de reconquérir un avantage concurrentiel.