[MÉDIOLOGIE URBAINE] Enercoop : l’énergie renouvelable milite à La Rochelle (octobre 2021)

Pour certains militants écologistes, la publicité est un mal contre lequel il convient de lutter – a fortiori lorsqu’elle promeut les biens et services de géants du capitalisme sur des panneaux éclairés jour et nuit. En revanche, les armes de communication abondent lorsqu’il s’agit de délivrer un message militant.

Il est cependant rares que celles-ci servent à promouvoir un service marchand, comme le fait ce discret autocollant d’Enercoop, un fournisseur coopératif d’énergie d’origine renouvelable créé en 2005, ici aperçu sur le Vieux-Port de La Rochelle (Charente-Maritime) en octobre 2021.

Si Enercoop n’est pas une spécificité rochelaise (la coopérative trouve ses racines en Rhône-Alpes), la présence de cet autocollant interpelle : en effet, les productions visuelles de cette organisation semblent relativement rares en comparaison de celles des forces écologistes purement militantes telles que les nombreuses affiches du groupe Extinction Rebellion, qui tapissent régulièrement les murs de nombreuses villes de France. Cette capture, intéressante du point de vue médiologique, nous aura aussi permis de découvrir, après quelques recherches complémentaires, le lien particulier que cette organisation entretient avec ce territoire. Signe que même les détails anecdotiques à première vue peuvent mettre l’observateur attentif sur la voie de renseignements significatifs.

Un fournisseur d’énergie – activiste

Si l’on imagine mal les acteurs traditionnels de la distribution d’énergie en France comme Enedis ou Total énergies s’afficher sauvagement sur les murs ou le mobilier urbain de nos villes pour promouvoir leurs offres commerciales, c’est l’un des moyens choisis par la SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) Enercoop.

Il faut dire qu’à l’instar de nombreux autres acteurs de l' »Économie Sociale et Solidaire » (ESS), la coopérative assume pleinement sa posture militante. Les méthodes des groupes activistes, empruntées à l’arsenal du « faible » dans son rapport de force contre le « fort » (en l’espèce, un rapport de force engagé par une coopérative « outsider » pour gagner des parts de marché contre les géants de l’énergie dite « conventionnelle »), font même partie de l’ADN de cette organisation qui compte parmi ses « partenaires-fondateurs » des ONG spécialisées dans la lutte environnementaliste et bien connue au sein de la galaxie activiste écologiste comme Greenpeace ou Les Amis de la Terre (source).

La posture activiste de la coopérative se décline d’ailleurs dans différents espaces de lutte : outre ce travail d’interpellation de l’opinion via des outils de communication tel que celui qui fait l’objet de notre propos, l’organisation s’illustre aussi par des actions de lobbying auprès des parlementaires français et européens visant à conforter son modèle économique (exemple : actions en faveur du développement du biométhane en France) et sa position sur le marché des énergies renouvelables (exemple : actions pour une plus grande transparence des offres d’électricité d’origine renouvelable).

Des outils de communication participatifs

Puisqu’elle est militante, l’organisation invite tout naturellement ses clients et/ou sympathisants à s’approprier et relayer ses communications. L’autocollant saisi à La Rochelle fait ainsi partie d’un « kit communication » qui peut être commandé par tout un chacun via le site d’Enercoop (source). L’organisation précise néanmoins que l’autocollant est destiné à être placé « au-dessus d’un interrupteur, d’une prise électrique ou d’un appareil électrique » tel un outil de sensibilisation destiné à éveiller l’attention de l’utilisateur sur la portée de ce geste du quotidien, ce qui expliquerait sa rareté dans l’espace public.

Mais en l’occurence c’est bien dans l’espace public et, d’ailleurs, sur une installation non électrifiée que l’autocollant a été photographié : si le cadrage peut laisser penser qu’il s’agit d’un réverbère de la ville, un tour sur Google maps permet de découvrir qu’il s’agit en fait de mâts, situés le long du cours des Dames au Nord du Vieux-Port de La Rochelle, destinés à accueillir des drapeaux à l’occasion d’évènements importants.

La campagne #DerrièreLaPrise

Le support capté fait mention du hashtag #DerrièreLaPrise : une campagne d’Enercoop déclinée sur plusieurs supports et destinée à interroger le citoyen-consommateur sur l’origine de l’électricité ainsi que sur la gouvernance de son fournisseur. Désormais classique dans la communication écologiste, l’appel à « changer le monde », tablant notamment sur l’urgence climatique, est ici employé comme levier d’engagement vers une action concrète : l’adoption de la solution énergétique alternative proposée par la coopérative.

Participative, la démarche d’Enercoop l’est donc aussi en ce sens qu’elle invite le consommateur à s’approprier la question énergétique en tant que citoyen conscient des enjeux, tenants et aboutissants, plutôt que comme un simple client engagé dans une relation purement marchande, et donc supposément neutre du point de vue idéologique, avec le fournisseur d’un service de première nécessité.

Pourquoi ici ?

Qu’est-ce que cet indice laissé au détour du Vieux-Port peut nous apprendre de ce territoire ?

Si l’agglomération rochelaise ne compte vraisemblablement aucun producteur d’énergie renouvelable distribué par Enercoop à ce jour (il s’en trouve néanmoins plus au sud du Pays d’Aunis, notamment à Rochefort, cf. carte infra), la municipalité est en revanche la « première ville cliente » de la coopérative dans la région Nouvelle-Aquitaine. Elle compte plus de 250 points de consommation public alimentés par Enercoop. La part de renouvelable dans le mix énergétique de la ville s’élève aujourd’hui à 20%, contre 18% il y a 3 ans.

Source : https://www.enercoop.fr/la-production-de-notre-electricite/nos-producteurs

Pour la coopérative, cette relation avec la commune de La Rochelle a « valeur d’exemple » : elle est promue dans la première vidéo de la série « A contre-courant » réalisée par la branche Nouvelle-Aquitaine d’Enercoop. Elle y est aussi fièrement revendiquée par le maire Jean-François Fountaine. D’abord socialiste puis soutien d’Emmanuel Macron en 2017, l’élu a candidaté à sa propre succession sous une étiquette « divers gauche » lors des élections municipales de 2020. Il témoigne d’une sensibilité certaine à la question écologique et a fait de la préservation de l’environnement et de la décarbonation des activités de ce territoire son cheval de bataille. L’élu se montre également sensible à la dimension « citoyenne », engagée et participative, de la démarche d’Enercoop.

La communication de la coopérative met également en avant un groupe « autogéré » de sociétaires et bénévoles rochelais particulièrement actif pour le développement local d’Enercoop, initié et animé par une figure locale du mouvement. Ce noyau militant s’avère jouer un rôle moteur : en plus d’incarner et de faire connaître l’initiative au niveau local, de tisser des liens avec d’autres organisations proches de ses valeurs (autres démarches d’économie sociale et solidaire notamment), ce groupe est présenté comme ayant remporté plusieurs « combats », dont les contrats liant Enercoop et plusieurs collectivités dont celle de La Rochelle.

Du militantisme à la production d’énergie : des disparités géographiques

Au-delà de ses premières réussites, le groupe travaille également à développer la production « hyper-locale » d’énergie, ce qui signifie probablement combler la disparité flagrante entre Nord et Sud du pays d’Aunis (cf. carte supra) : les producteurs d’énergie locaux référencés par Enercoop sont très majoritairement situés autour de Rochefort ou sur l’île d’Oléron alors qu’aucun n’est encore signalé sur l’île de Ré ou aux abords immédiats de La Rochelle, alors même que la ville semble pourtant constituer un haut-lieu du mouvement militant.

C’est l’objectif d’initiatives comme À Nous l’Énergie ! renouvelable & solidaire – 17 (ANE!rs17), un projet citoyen également initié par les militants rochelais. Cette association a par exemple engendré la coopérative Les Lucioles, constituée fin 2020, qui vise à développer des projets de production – solaires notamment – dans l’agglomération rochelaise.

Ainsi découvre-t-on derrière l’organisation-figure de proue qu’est Enercoop, une myriade d’organisations très localisées, bien plus modestes, qui sont autant de relais du mouvement au plus proche du terrain de production et/ou de distribution. Un fonctionnement typique de l’économie sociale et solidaire, relativement décentralisé, qui table sur le nombre et la mise en réseau d’initiatives citoyennes fortement territorialisées.