État des lieux économique et stratégique de la filière bois

C’est dans un contexte de crise environnementale et entre les acteurs de la filière bois que ce sont ouvertes les Assises de la forêt mardi 19 octobre. En effet, la problématique climatique invite la filière bois-forêt à une véritable réorganisation et adaptation afin de : « construire une gestion durable de nos forêts et d’identifier les moyens pour rendre la filière forêt-bois plus moderne et plus compétitive[1] ». Cependant, la crise du covid-19 a fait ressurgir de fortes tensions dans la chaîne d’approvisionnement et de production, impactant aussi bien les propriétaires forestiers, les scieries et les entreprises du bois. Nous allons ici dresser un état des lieux économique et stratégique de la filière bois.

Une tension dans la chaîne de production et d’approvisionnement

La crise que traverse la filière bois est tout d’abord « conjoncturelle » selon le président du comité stratégique de la filière bois Luc Charmasson[2]. En effet, la crise du covid a été l’élément perturbateur de toute la filière bois-forêt. L’envolée du prix des matières premières en janvier dernier ont mis à mal les chantiers de construction mais également les scieries et entreprises de transformation du bois : « Les prix sur le marché de Chicago étaient au plus bas en 2019, 400 [340 euros, ndlr] voire 300 dollars pour 1 000 pieds-planches [une mesure volumique pour le bois de sciage, 1 000 pieds-planches font un peu plus de 2 mètres cubes] et, là, on est remonté à plus de 1 000 dollars.»[3]

Parallèlement à l’envolée des prix, d’autres facteurs expliquent cette tension dans la chaîne d’approvisionnement selon Nicolas Douzain-Didier, délégué général de la Fédération Nationale du Bois (FNB) qui a constaté une hausse des prix de 30% en un an : « À force de faire une politique de flux tendu, les stocks ont fondu à différents endroits »[4]. Dans ce contexte de tension, certains acheteurs anticipent les commandes épuisant ainsi les stocks : « C’est comme lorsqu’on annonce une pénurie d’essence. Tout le monde va faire le plein pour ne pas en manquer. Ce qui enclenche la pénurie ! » ajoute Samuel Rialland, salarié d’Atlanbois, interprofession du bois dans les Pays de la Loire[5].

Cette envolée du prix des matières premières s’inscrit dans un contexte de forte demande. En effet, le bois est devenu un matériau d’avenir comme le souligne un article de Libération : « Populaire dans la construction, jusqu’à débarquer sur les chantiers des JO 2024, il a été catapulté matériau d’avenir pour atteindre les objectifs bas carbone de l’accord sur le climat »[6]. Cet engouement autour du bois est également porté par la réforme RE2020, qui vise à réduire l’impact carbone des bâtiments neufs et implique donc l’intégration de matériaux biosourcés dans la construction : « Les matériaux qui émettent peu lors de leur fabrication et qui stockent du carbone pendant la durée de vie du bâtiment, comme le bois ou les matériaux biosourcés, seront dès lors avantagés par rapport aux matériaux plus émetteurs. »[1]

Pour autant, la filière bois-forêt ne semble pas prête à amorcer ce virage au regard de certains chiffres. En effet, en 2020 seulement une maison sur dix intégrait dans sa conception du bois. De plus, la filière affiche certaines carences pour répondre à la demande actuelle comme en témoigne le déficit commercial extérieur de 7,4 milliards d’euros en 2019[8]. Et à cette crise conjoncturelle, de nombreux facteurs systémiques viennent s’ajouter : un défaut de coordination au sein de la filière mais aussi des problématiques d’industrialisation.

Un défaut de coordination et de gouvernance au sein de la filière bois-forêt

La filière bois fait face à un manque de coordination entre les exploitants forestiers et les entreprises et industriels de transformation. En effet, la Cour des Comptes dans un rapport d’avril 2020 constate qu’en raison de ce manque de coordination : « La forêt demeure partiellement exploitée : seule la moitié de son accroissement annuel est récoltée, le volume de bois en forêt ayant augmenté de 45 % en trente ans »[9]. Ce problème de structuration de la filière bois-forêt avait déjà été pointé du doigt par la Cour des Comptes en 2014 et se confirme encore aujourd’hui ajoute Hervé Le Bouler, forestier, consultant forêt : « On a pas encore atteint un niveau d’organisation qui permettrait à la fois de satisfaire nos besoins, tout en protégeant le fonctionnement des forêts »[10]. Ce manque de coordination et de structuration est un véritable frein au développement de la filière bois car cette dernière demeure fragmentée en diverses organisations interprofessionnelles dont la gouvernance est jugée « faible et éclatée » par la juridiction de la rue Cambon.

En effet, la filière bois n’est pas suffisamment intégrée et structurée rappelle la Cours des Comptes dans son rapport : « La filière est fragmentée et insuffisamment intégrée : la coopération entre les organisations interprofessionnelles de l’amont (France Bois Forêt, créée en 2004), de l’aval (France Bois Industries Entreprises, créée en 2011) et régionales (regroupées dans France Bois Régions, créée en 2012), reste insuffisante. La filière ne mène aucune action collective au niveau européen, contrairement à la plupart des autres filières »[11]. La filière bois pâtit donc d’un manque de gouvernance et de coordination entre les différents acteurs et syndicats. Cependant, des efforts ont été menés par les acteurs de la filière par la création du comité stratégique de la filière bois en 2014, l’institut technique forêt cellulose bois-construction ameublement (FCBA) depuis 2019. Dernière, le lancement d’une Task force couplée au plan « Ambition Bois 2030 » témoigne de la volonté des acteurs de la filière bois de coordonner leurs activités.

La filière bois face au défi de l’industrialisation

La crise du covid-19 a été révélatrice de nombreuses problématiques économiques, stratégiques mais aussi industrielles. En effet, dans un contexte de tension, la filière bois fait face à un défi de taille : celui de la modernisation de ses outils. Les entreprises de transformation du bois et les scieries doivent se remettre au niveau des entreprises scandinaves et allemandes selon Nicole Valkyser Bergmann, organisatrice du Forum international construction bois : « En plus de subventionner l’achat de nouvelles machines pour les scieries, il faut aussi concentrer les efforts sur les entreprises de deuxième transformation du bois (contreplaqué, pâte à papier, etc.) »[12]. La France ne détient pas les outils et industries nécessaires pour la transformation du bois et semblent à la peine face à ses voisins européens constate Nicolas Douzain-Didier, de la Fédération nationale du bois qui milite pour une réelle politique de modernisation de la filière : « On veut opérer cette bascule pour avoir une meilleure représentativité du bois français, transformé dans des usines françaises. Ce sont ces usines qui ont été montées en Allemagne et en Autriche que l’on doit dupliquer sur le territoire national. On va vraiment changé d’échelle en matière de production nationale »[13].  

La Cour des Comptes dans son rapport « La structuration de la filière bois-forêt, ses performances économiques et environnementales » publié en avril 2020 pointe aussi du doigt ces problématiques industrielles : « Les pratiques de vente du bois sont encore archaïques. Un handicap important à la compétitivité de la filière forêt-bois est constitué par la vente du « bois sur pied », encore largement pratiquée. Ce système, dans lequel le client achète les arbres qu’il fait lui-même couper, emporte de nombreuses incertitudes et une grande opacité, tant pour le vendeur, que pour l’acheteur et tous les métiers intermédiaires »[14]. Parallèlement à ces difficultés, la filière bois peine à recruter selon la Cours des Comptes, en raison d’un manque d’attractivité croissant : « Les activités sylvicoles et d’exploitation forestière voient leurs effectifs décroître : 7 213 travailleurs (4 870 ETP) en sylviculture et 21 088 travailleurs (11 700 ETP) dans l’exploitation forestière en 2016 ».

Enfin, la Cour des Comptes ajoute que les scieries en tant « qu’échelon intermédiaire » demeurent fragiles et peu performantes. Ces dernières présentent en effet des défauts structurels : « Le secteur de la scierie n’en demeure pas moins insuffisamment développé en France. Avec une surface forestière inférieure de 45%, l’Allemagne dispose d’une production de sciages plus de deux fois supérieure à la France (23 Mm3) et l’Autriche dépasse la France avec ses 9,6 Mm3 de sciages »[15]. Alors que les forêts françaises sont majoritairement constituées de feuillus, les scieries et les outils de transformation se concentrent à 80% sur les résineux. Ce paradoxe s’expliquent en grande partie par un outil industriel qui n’est pas adapté aux feuillus et par la forte attractivité des scieries de résineux des pays européens. Ainsi, les scieries font face à deux problématiques majeurs : une certaine faiblesse du tissu industriel majoritairement constitué de PME et un défaut dans la modernisation de ses outils : « Le secteur de la scierie manque de capacité d’investissement pour développer la valeur ajoutée ; il est tourné vers l’amont plus que vers l’aval. L’offre de produits intermédiaires dans le domaine du bois construction est insuffisante »[16].

La filière bois-forêt face à la Chine

Depuis la crise du covid-19, la filière bois fait face à l’appétit grandissant de la Chine pour les forêts et plus particulièrement pour les chênes. En effet, entre janvier et mai 2021 les exportations de grumes de chênes vers la Chine ont augmenté de 42% par rapport à 2020 : « entre janvier et mai 2021, il est parti 187.167 mètres cube de chêne de nos forêts vers la Chine sans aucune transformation. Et les exportations de résineux comme le pin ont explosé de 66% »[17]. La raison ? La Chine a fait le choix en 2017 d’interdire pendant les 99 prochaines années l’abattage et l’exploitation de ses forêts quand la Russie faisait le choix de stopper l’exportation de chênes vers la Chine pour l’année 2021 : « Un coup de massue pour la Chine: 70% des exportations russes lui étaient destinées[18].

L’inquiétude est grande chez les professionnels du bois au regard des exportations de chênes chaque année : « environ 400 millions d’euros du 1,5 milliard d’euros de ventes réalisées chaque année à partir de la forêt française, toutes essences confondues. »[19]. Face à l’appétit grandissant de la Chine pour les chênes français, certains professionnels du bois s’inquiètent et redoutent de déposer le bilan faute d’approvisionnement conséquent. C’est en effet tout un tissu local de PME essentiel à la filière bois qui est menacé : les scieries, les charpentiers et menuisiers, mais aussi les constructeurs. Cette exportation massive de chênes vient donc perturber l’ensemble de la chaîne de valeur de l’approvisionnement à la transformation.

Pour faire face à l’action prédatrice de la Chine, la Fédération Nationale du Bois (FNB) a lancé une pétition en ligne[20] rassemblant plus de 18 000 signatures. La filière bois-forêt réclame notamment la mise en place d’une fiscalité à l’échelle européenne incitant les producteurs à répondre en priorité aux besoins européens[21]. Selon Thierry Charloux, directeur développement au sein de la société SNC Lavalin : « Pour que de telles mesures soient efficaces, elles doivent être prises au niveau européen »[22]. Pour autant, cette mesure ne fait pas l’unanimité au sein des instances de l’Union Européenne, la France, l’Allemagne et l’Autriche militant pour une régulation des exportations alors que la Suède s’y oppose, craignant une perte de marché importante.


Alors que Emmanuel Macron a présenté le plan « France 2030« , la filière bois-forêt fera l’objet d’une enveloppe de de 500 millions d’euros destinée à sa consolidation. Des financements transversaux apportés par les industriels et la Banque publique d’investissement (BPI) s’ajouteront au plan, faisant de la filière un des grands gagnants du plan « France 2030 » avec le nucléaire et l’hydrogène. La filière bois dont les investissements s’élèvent à 1,2 milliard d’euros par an au cours des cinq prochaines années selon le comité stratégique de la filière bois, sera-t-elle en mesure de répondre à une demande croissante ?


[1] https://www.capital.fr/immobilier/fin-du-chauffage-au-gaz-constructions-bois-les-regles-qui-vont-bientot-simposer-a-nos-logements-neufs-1386797

[2] https://www.liberation.fr/economie/lepineuse-situation-de-la-filiere-bois-francaise-20210815_AW5P7OQIPFDWDKNQ2UHZQ3IMCY/

[3] https://www.liberation.fr/economie/matieres-premieres-pour-le-btp-la-situation-est-pire-que-lors-du-premier-confinement-20210407_SG6IXPMIVNHVFO4EQCNYUZMWNM/?redirected=1

[4] https://www.la-croix.com/Economie/Le-manque-bois-inquiete-professionnels-particuliers-2021-06-12-1201160764

[5] https://www.la-croix.com/Economie/Le-manque-bois-inquiete-professionnels-particuliers-2021-06-12-1201160764

[6] https://www.liberation.fr/economie/lepineuse-situation-de-la-filiere-bois-francaise-20210815_AW5P7OQIPFDWDKNQ2UHZQ3IMCY/

[7] https://www.europe1.fr/economie/pourquoi-la-filiere-du-bois-francais-narrive-pas-suivre-la-demande-4049083

[8] https://agreste.agriculture.gouv.fr/agreste-web/download/publication/publie/SynBoi20364/consyn364202012Cex-Bois&Dérivés.pdf

[9] « La structuration de la filière bois-forêt, ses performances économiques et environnementales », Cours des Comptes, Avril 2020.

[10] https://www.europe1.fr/economie/pourquoi-la-filiere-du-bois-francais-narrive-pas-suivre-la-demande-4049083

[11] « La structuration de la filière bois-forêt, ses performances économiques et environnementales », Cours des Comptes, Avril 2020.

[12] https://www.liberation.fr/economie/lepineuse-situation-de-la-filiere-bois-francaise-20210815_AW5P7OQIPFDWDKNQ2UHZQ3IMCY/

[13] https://www.europe1.fr/economie/pourquoi-la-filiere-du-bois-francais-narrive-pas-suivre-la-demande-4049083

[14] « La structuration de la filière bois-forêt, ses performances économiques et environnementales », Cours des Comptes, Avril 2020.

[15] « La structuration de la filière bois-forêt, ses performances économiques et environnementales », Cours des Comptes, Avril 2020.

[16] Plan régional forêt-bois de la région Grand Est, annexe n° 2, page 125.

[17] https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/industries/la-chine-siphonne-la-foret-francaise-alerte-la-federation-nationale-du-bois_AV-202108100088.html

[18] https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/industries/la-chine-siphonne-la-foret-francaise-alerte-la-federation-nationale-du-bois_AV-202108100088.html

[19] https://www.lafranceagricole.fr/actualites/cultures/bois-foret-lappetit-des-chinois-alarme-la-filiere-du-chene-francais-1,0,2268709284.html

[20] https://www.fnbois.com/grande-petition-contre-lexport-des-grumes/

[21] https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/industries/la-chine-siphonne-la-foret-francaise-alerte-la-federation-nationale-du-bois_AV-202108100088.html

[22] https://www.la-croix.com/Economie/foret-francaise-attise-convoitises-letranger-2021-10-11-1201179890