Écologie & compétitivité : des filières françaises militent pour plus de régulation

Crise sanitaire et montée en puissance des considérations écologiques bouleversent l’économie mondiale. La guerre des approvisionnements fait rage, tandis que sur certains marchés une prime à l’activité polluante demeure. Dans ce contexte, certaines filières françaises en appellent à une régulation réellement compatible avec les ambitions environnementales affichées par le pays.

Le cas du textile

Début juillet 2021, 150 acteurs du textile français publiaient une tribune intitulée « Nous, marques textiles, demandons à être plus régulées ». Ils y pointent le désavantage concurrentiel qu’ils subissent face à des productions asiatiques au coût environnemental supérieur (méthodes et conditions de fabrication, transport) mais au prix de vente extrêmement compétitif. Autrement dit, la perversion du marché nuit aux réalités des territoires – national du point de vue économique ; mondial du point de vue environnemental.

L’objectif est de faire évoluer les contraintes réglementaires qui pèsent sur les entreprises du secteur, comme l’écocontribution reversée à l’éco-organisme Refashion, de façon à les indexer sur l’impact écologique réel des productions. Pour Julia Faure, fondatrice de Loom et initiatrice de cet appel, cela permettrait notamment à cette écocontribution de gagner un véritable effet de levier dont elle est aujourd’hui dépourvue, en sanctionnant financièrement les produits les moins vertueux – qui sont d’ailleurs aussi les plus massivement produits.

Le cas du bois

La filière bois française est, elle aussi, en proie à des logiques marchandes qui sont autant d’aberrations écologiques d’après les mots-mêmes de la Fédération Nationale du Bois (FNB), et c’est là encore un rapport de force défavorable avec l’étranger qui est en cause. Stratège, la Chine a décidé en 2017 de ne plus abattre ses propres forêts pour une durée de 99 ans, mais anticipe aussi la fin des exportations de grumes russes à son profit, la Russie souhaitant préserver son marché interne. Elle se reporte donc sur l’achat en grande quantité de bois non transformé en provenance d’autres pays, notamment la France. En plus d’épuiser les stocks, cet accaparement fait également grimper les prix. Si cela peut contenter les récoltants et les traders, les scieries françaises ne trouvent plus à s’approvisionner avec du bois local. Autrement dit, la Chine court-circuite les circuits courts.

Or, si cette tendance n’est pas apparue brutalement au cours des derniers mois, elle semble de plus en plus regrettable. Car la pénurie ainsi provoquée pèse sur de nombreux secteurs, comme celui de la construction. En effet, dès 2022, la réglementation RE2020 imposera de nouvelles contraintes pour décarboner l’industrie du bâtiment : pour s’y conformer, les constructeurs se tournent massivement vers le bois. Mais quel gain écologique si le matériau de construction, issu de forêts françaises, fait un détour par la Chine pour y être transformé avant de revenir alimenter les chantiers sur le territoire national ? Ce type d’allers-retours, avec la Chine ou d’autres pays moins éloignés et aux filières plus solidement outillées, n’est pas anecdotique. Alors, les transformateurs de bois français, mais également d’autres pays européens, demandent eux aussi des mesures protectionnistes pour sécuriser leurs approvisionnements, ce qui constitue pour eux une garantie de développement (voir le site du mouvement).

Le signal d’une économie militante

Ces deux appels à la régulation, mus par un bon sens élémentaire, tranchent avec les appels à la libéralisation et à l’allègement des contraintes dont certains dirigeants économiques, parfois repris par les décideurs politiques, ont parfois saturé l’espace de réflexion au mépris d’une lecture réaliste et stratégiste des rapports de force géoéconomiques. Or c’est à la lueur des ambitions écologiques que certains de ces rapports de force ont été mis en évidence, et les subir sans réagir est aussi devenu scandaleux pour une part grandissante de l’opinion, entrepreneurs compris.

À un monde des affaires dont une part croyait devoir aspirer à la neutralité la plus parfaite afin de ne jamais se mettre aucun marché à dos, le souci écologique oppose la re-connexion de l’économique au politique, et donc au conflit. À un business qui aspirait à l’internationalisation la plus parfaite, la question environnementale oppose aussi un ancrage local. Non pas au titre du « repli sur soi » dont on accuse parfois les promoteurs de mesures protectionnistes mais, au contraire et paradoxalement, d’un enjeu collectif mondial.

Ces initiatives sont de nature à fédérer des acteurs concurrents sur un même marché mais en proie à une même adversité qui menace la territorialisation de leurs activités et l’engagement de cycles vertueux sur le plan écologique. Elles décomplexent une vision stratégique de l’économie au service d’une idée du bien commun. Elles prennent aussi au mot des adversaires puissants, étatiques ou privés, souvent prompts à communiquer sur leurs vertus environnementales dans les cadres convenus de la responsabilité sociale et environnementale mais régulièrement accusés de tomber dans le « green washing » lorsqu’ils rechignent à adopter ou à respecter des engagements à la hauteur des enjeux. Tandis qu’en pleine légitimité, les structures qui militent et dénoncent les contradictions de ces concurrents font aussi progresser des modèles alternatifs jugés plus compatibles avec de telles ambitions environnementales.

Le phénomène est particulièrement flagrant dans les relations « B2C » (entreprises-consommateurs), donc avec l’« opinion publique », comme par exemple dans le domaine du textile et de l’habillement où de nouveaux modèles économiques (réduction des marges, rejet de la saisonnalité, des soldes…) et de financement/développement (crowd equity…) surgissent depuis quelques années, sous-tendus par un discours militant qui bénéficie également de l’influence des mouvements écologistes et de défense des droits humains qui contribuent largement à sensibiliser les consommateurs aux réalités des productions massives et délocalisées.