Partenariats universitaires avec la Chine : quelle gestion des risques ?

La lettre spécialisée dans les questions de renseignement Intelligence Online publiait hier une note relatant un nouveau partenariat universitaire franco-chinois, signé le 30 août dernier entre l’université Xi’an Jiaotong et le cluster ParisTech, dont sont membres les prestigieuses écoles des Mines et des Ponts et chaussées notamment. Une relation qui inquiète en raison des relations étroites qu’entretient l’entité chinoise avec l’Armée populaire de libération (APL) et son écosystème de défense.

Présentée comme un cas d’école pour la DGSI (Direction Générale de la Sécurité Intérieure), en charge notamment de la contre-ingérence dans le monde académique, l’affaire ne constitue toutefois pas la première occasion de s’inquiéter des éventuelles conséquences d’un tel partenariat sur le potentiel scientifique et technique de la France (les menaces en la matière consistant en des captations indues et détournements de savoirs, savoir-faire ou technologies portant un préjudice significatif à la compétitivité des entités françaises, permettant le développement d’armes ou susceptibles de générer une menace pour la France). Si le Ministère de l’Intérieur semble mener une surveillance de plus en plus étroite en ce domaine, des relations continuent à se nouer avec un monde académique encore bien peu sensibilisé tandis que le pouvoir de séduction des institutions chinoises ne faiblit pas.

Des risques documentés… par l’Australie

Si les responsables français des partenariats avec des entités chinoises semblent l’ignorer, une documentation des risques inhérents aux relations entre universités et écosystème de défense chinois est pourtant disponible. Il y a près de 2 ans maintenant que le Portail de l’Intelligence économique s’est fait l’écho de la mise en ligne d’une base de données dédiée par l’Australian Strategic Policy Institute, un think-tank proche du gouvernement australien. La plateforme intitulée « China Defence Universities Tracker«  consiste en une liste des établissements d’enseignement chinois qui entretiennent des liens avec le monde de la défense au sein de la puissance communiste. Les établissements recensés y font l’objet d’une fiche de renseignement destinée à instruire les procédures de due diligence1 recommandées par la contre-ingérence académique australienne en amont de la formalisation des accords de partenariats. Une préconisation faite aux universités australiennes suite à des cyberattaques attribuées à la Chine contre l’Australian National University (Canberra).

En plus d’une description d’ordre général, ces fiches détaillent les laboratoires liés à la défense chinoise abrités par l’entité, ses domaines de recherche, ses partenariats notoires avec d’autres institutions à travers le monde, les cas d’actions malveillantes qui lui sont liés le cas échéant ainsi que son niveau d’habilitation pour l’accès aux informations classifiées et une évaluation du niveau de risque induit par un éventuel partenariat. Un travail documenté et sourcé réalisé sur la base de recherches en ouvert et en langue chinoise.

Par exemple, cette base de données nous apprend que la Xi’an Jiaotong University avec laquelle ParisTech a conclu un partenariat présente, selon ses auteurs, un « haut risque », est habilitée pour l’accès aux informations classées « secrètes », entretient des relations avec de multiples entités chinoises actives dans le domaine de l’aérospatial mais travaillerait également sur le nucléaire militaire et pourrait avoir été impliquée dans des opérations de cyber-espionnage (voir la fiche ici).

On trouve par ailleurs trace d’autres relations entre cette institution et des entités françaises. Mais surtout, ce partenariat franco-chinois n’est pas le seul à faire apparaître une université liée à la sphère défense chinoise et référencée dans la base de données australienne. On pourrait également citer l’Université de Behiang (fiche), qui compte parmi les « 7 fils de la défense nationale« , est en pointe dans le domaine aéronautique, classée à « très haut risque » et habilitée au plus haut niveau. Cette institution prestigieuse entretient des liens de longue date avec plusieurs organisations scientifiques françaises, dont l’Université de Bordeaux (voir notamment ici). De son côté, l’Université Claude Bernard – Lyon 1 entretient, de longue date également, des relations avec l’Université de Wuhan (voir notamment ici), également cotée à « très haut risque » (fiche).

Vers une véritable gestion du risque en France ?

S’ils sont perçus depuis de nombreuses années2, les risques de captations illégitimes de savoirs, savoir-faire, technologies et personnels qualifiés n’ont donc manifestement pas empêché la multiplication des relations avec des organisations opérant dans des domaines particulièrement sensibles. De fait, la prise de conscience du risque semble n’avoir pas percé jusque dans les milieux universitaires.

Mais la pression sur la Chine tend à augmenter ces derniers mois, notamment dans l’opinion publique, à la faveur d’une guerre économique de plus en plus ouverte et d’une montée en intensité des tensions sino-américaines notamment. Dans son édition du 27 juillet dernier, le quotidien Libération résumait la situation avec le témoignage de plusieurs sinologues Occidentaux. Parmi eux, le Français Antoine Bondaz (Fondation pour la Recherche Stratégique) estime qu’« il est urgent de faire un audit de ces partenariats, surtout ceux qui sont signés avec les universités proches de l’armée. Particulièrement celles que l’on appelle « les 7 fils de la défense nationale », qui forment les ingénieurs chinois qui vont ensuite travailler dans les industries de défense comme l’Université d’aéronautique et d’astronautique de Pékin ou l’Institut technologique de Harbin. L’objectif n’est pas de remettre en cause l’ensemble des coopérations, mais de mieux prendre en compte les risques inhérents à ce type de partenariat. »

Depuis Washington, en guerre économique ouverte contre la Chine, Nadège Rolland (chercheuse au National Bureau of Asian Research) enfonce le clou : « le vrai problème, c’est le manque de déontologie des chercheurs français, qui ne sont intéressés que par se faire payer des voyages et rajouter des lignes dans leur CV ».

Libération, édition du 27 juillet 2021 (lien)

Ce que Nadège Rolland nomme le « manque de déontologie des chercheurs français » est sans doute un défaut de patriotisme – économique notamment, chose bien plus naturelle aux Etats-Unis d’Amérique qu’en France. Derrière cette différence culturelle, c’est toute une mentalité et une façon d’appréhender les rapports de force entre puissances qui est en cause. Il importe que les chercheurs, parfois totalement ignorants des réalités géostratégiques, soient mis en situation de comprendre que la recherche française et les deniers publics qui lui sont affectés n’ont pas vocation à favoriser les stratégies d’accroissement de puissance étrangères, a fortiori dans le domaine militaire.

Pour cela, la production de connaissances sur la Chine, ses méthodes de renseignement d’intérêt économique et militaire ainsi que ses ambitions géopolitiques mériterait d’être accrue et diffusée dans tous les milieux universitaires, a fortiori dans les disciplines de sciences dures qui sont à la fois les plus visées et les plus ignorantes de ces réalités. A cet égard, si l’on peut se réjouir de la mise à disposition du public de l’UniTracker de l’ASPI, on peut regretter que la seule base de connaissances ouverte permettant d’effectuer aisément ce travail de due diligence soit étrangère. Bien que sourcé et documenté, ce travail, par la diffusion qui en est faite, relève aussi d’une démarche d’influence dont il convient de ne pas rester dépendants.

Mais l’information n’est pas décision. Faute de renseignements, mais également de directives claires et de grilles d’analyses des risques, les universités françaises persistent à ne voir que les meilleurs côtés de ces partenariats – qui dans nombre de cas sont effectivement de véritables opportunités pour la science et la recherche française. La liberté de nouer des relations avec des entités étrangères potentiellement offensives restera-t-elle totale, condamnant les services de contre-ingérence à suivre tous les cas suspects aussi nombreux soient-ils ? Comment élever encore le niveau de conscience des parties prenantes, milieux universitaires et académiques en tête, et cela suffira-t-il à réduire les pratiques à risque ? Une doctrine protectionniste et contraignante de gestion de ces risques sera-t-elle décidée par l’État ?

Le rapport du sénateur André Gattolin sur les « influences étatiques extra-européennes dans le monde universitaire et académique français », attendu pour le 30 septembre prochain, devrait apporter des éléments de réponse.