Analyse du mouvement anti-pass sanitaire : au contact des manifestants

D’abord sanitaire, la crise est aussi devenue sociale, rouvrant des fractures déjà identifiées et manifestées lors de mouvements antérieurs. L’opposition au pass sanitaire telle qu’elle s’exprime dans la rue apparaît comme le mouvement le plus intense depuis le début de cette crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19 en France. Dans cette situation conflictuelle, la question des représentations de la réalité et du lien entre confiance et information apparaît cruciale. Des préoccupations récurrentes à l’heure de la « société de l’information », dont l’importance augmente à mesure que les canaux traditionnels du lien entre la population et son gouvernement suscitent la défiance. Dans son rôle d’analyser les rapports de force qui se jouent sur le territoire national, Diatopes observe les fractures qui traversent le pays avec l’objectif de participer à leur compréhension. Pour documenter cette analyse, nous avons couvert plusieurs cortèges de manifestants entre le 14 juillet et le 7 août et consulté de nombreux reportages écrits ou vidéos couvrant le mouvement dans de nombreuses villes de France.


Les premières manifestations physiques du mouvement d’opposition à la politique du « pass sanitaire », annoncée le 12 juillet 2021 par le Président de la République lors d’une allocution télévisée, ont été constatées 2 jours plus tard seulement, le 14 juillet dernier. Spontané et désorganisé à ses débuts, cet élan s’est depuis rationalisé : désormais, chaque samedi voit une masse grandissante de manifestants (du moins jusqu’à la dernière mobilisation en date, le 7 août, où le Ministère de l’Intérieur comptabilisait 237 000 personnes sur le territoire national) exprimant leur opposition dans les rues des grandes villes de France, mais également de villes moyennes, petites voire très petites. En semaine, quelques rassemblements ou cortèges plus modestes sont également constatés dans certaines communes. Depuis le lundi 9 août, date d’extension du pass sanitaire aux établissements de restauration et débit de boisson notamment, un nouveau mode de revendication sous la forme de terrasses improvisées dans l’espace public rassemblant des protestataires, voire des passants, a également fait son apparition.

Vue générale du mouvement

Rassemblant des manifestants des centres urbains comme des périphéries, d’une sociologie composite, peu représentée dans les manifestations et mouvements sociaux traditionnels et souvent sans affiliation politique tranchée, ceci lors d’une période estivale pourtant peu propice à une telle mobilisation, ce mouvement revêt un caractère inhabituel et inédit rappelant celui des Gilets jaunes dont certains participants arborent d’ailleurs toujours les couleurs.

Certains organisateurs des différentes manifestations sont politisés ou proches de certaines mouvances, couvrant assez largement le spectre des tendances politiques : Florian Philippot, ancien cadre du Rassemblement National aujourd’hui à la tête du mouvement Les Patriotes ; des proches du parti VIA (ex-Parti Chrétien Démocrate) et de son Président Jean-Frédéric Poisson ; mais également de nombreux mouvements issus de la gauche et de l’extrême-gauche, parfois liés à des mouvements syndicalistes. Cette implication de tendances variées et parfois divergentes explique d’ailleurs la division du mouvement en plusieurs cortèges distincts dans certaines villes.

Des forces d’influence idéologiques ou politiques structurées se sont également manifestées dans les cortèges, s’illustrant par exemple par la distribution/vente de journaux : nous avons pu observer la vente des titres Lutte Ouvrière et La Décroissance (dont le numéro d’été est sous-titré « face au monstre techno-sanitaire »), tous deux classés à gauche mais de tendances différentes. Dans un cortège parisien la distribution du journal The Epoch Times, proche du mouvement Falun Gong et connu pour son activisme pro-Trump, son opposition à la République Populaire de Chine et le relais de certaines théories du complot, a été relatée par certains observateurs.

Outre les drapeaux français, assez récurrents, on constate également que les références graphiques à des éléments de culture contemporaine sont très nombreuses et variées dans les cortèges. On aperçoit quelques étendards de mouvements politiques divers (notamment du groupe écologiste Extinction Rebellion, des drapeaux noirs avec ou sans symbole, des drapeaux blancs…), ainsi que des références historiques : au nazisme, à l’occupation ou à la Shoah, mais aussi à la Résistance. On aperçoit également quelques signes religieux, principalement catholiques, et des symboles régionaux. La culture web est également représentée avec la mobilisation de « mèmes » (dont le fameux « Mais qui ? », qui a suscité de nombreuses indignations et la réaction des autorités), ou encore des références à la mouvance QAnon. On constate également la récurrence du fameux masque de Guy Fawkes issu du film dystopique V pour Vendetta (voir ci-dessous), qui fut également approprié par le mouvement « hacktiviste » des Anonymous et diverses initiatives libertaires, anarchistes et plus largement contestataires.

Lyon – Affiche représentant le personnage de V du film V pour Vendetta, réalisée par un groupe dénommé « La Rose blanche », ce qui pourrait être une référence au même film (où le symbole de la rose est largement mobilisé) et/ou à un groupe de Résistants allemands du même nom actif durant la Seconde Guerre Mondiale

Mais au-delà de ces apparences, la masse des participants nous est apparue bien trop éclectique pour être catégorisée selon des critères partisans ou rattachés à des courants idéologiques bien identifiés. Une grande partie d’entre eux ne semble pas se retrouver dans l’offre politique existante, y compris dans celle des organisateurs qui d’ailleurs ne sont pas toujours connus et identifiés par les manifestants. On ne saurait donc considérer que ceux-ci répondent massivement à l’appel de telle ou telle autre organisation ou personnalité, même si les bases militantes des organisateurs sont évidemment présentes. Aussi, depuis la mobilisation de nombreux syndicats contre cette politique et ses répercussions en matière de droit du travail, on a également vu le nombre de professionnels manifestant en tant que tels augmenter, notamment le personnel hospitalier et les pompiers.

On peut en revanche identifier une certaine variété des revendications et motivations. Si tous les manifestants sont rassemblés par une opposition commune à la politique du pass sanitaire, les ressorts de cette opposition sont variés et les revendications portées mordent parfois sur des questions connexes ou annexes. On rencontre ainsi des slogans, panneaux et pancartes :

  • Opposés non seulement au pass mais également à l’obligation vaccinale pour certains professionnels, voire plus généralement aux vaccins contre la Covid-19, voire même aux vaccins de manière globale (« antivax »).
  • Élevés contre l’industrie pharmaceutique (« Big Pharma ») : en raison de son opacité, des précédents scandales qui l’ont étrillée, de sa gestion des monopoles (brevets sur les vaccins), etc.
  • Contre tout ou partie de la politique sanitaire jusqu’ici adoptée en réponse à l’épidémie (confinements, port du masque…).
  • En perte de confiance face aux autorités gouvernementales, ainsi qu’aux autorités scientifiques et médicales et leurs représentants médiatiques et institutionnels (Conseil scientifique du gouvernement, autorités sanitaires nationales et régionales), mais également défiants à l’égard de la gouvernance internationale (OMS…) et de grandes puissances privées (GAFAM, Bill Gates…).
  • Redoutant des dérives autoritaires et des restrictions de liberté toujours plus nombreuses, établissant des parallèles avec des régimes totalitaires historiques (nazisme et occupation allemande en France), des modèles actuels (Chine populaire), ou des causes plus générales (la technologie, le phénomène de surveillance de masse…).
  • Adhérant à des conceptions ou manifestant des craintes à plus ou moins lourdes tendances conspirationnistes (liens entre vaccination et réseau 5G ou « puçage » de la population…), dont une partie remarquée voit dans tout ou partie des faits et politiques dénoncés la main d’élites « mondialisées »/ »mondialistes » et la marque de leurs attributs supposés (confessions, obédiences, appartenances… – dans un registre qui emprunte bien souvent à ce qu’il est désormais convenu d’appeler la « complosphère »).

Cette diversité de motifs et de convictions peut générer quelques frictions lorsque par exemple une famille masquée manifeste son opposition à la politique du pass sanitaire et se retrouve, sans pour autant être vilipendée par les autres participants, dans les huées d’une foule haranguée par une animatrice anti-masque. De fait, on retrouve régulièrement parmi les organisateurs des personnes déjà mobilisées lors des précédents mouvements d’opposition à la politique sanitaire (masques, vaccins), bien moins populaires. Mais d’autres cortèges et d’autres organisations – peut-être plus rompues à l’exercice du rapport de force et soucieuses de ne se mettre personne à dos – tentent de réduire et contenir les revendications au plus petit dénominateur commun (l’opposition à la politique du pass sanitaire) en mettant l’accent sur la question des libertés individuelles et de la justice sociale.

Par-delà les aspects médiologiques (pancartes, slogans…) largement couverts par la presse et visibles dans les différents reportages produits, nous nous sommes, au contact de manifestants le plus souvent sans pancartes ni signes distinctifs, particulièrement intéressé à la dimension informationnelle et aux motivations personnelles des participants à ce mouvement.

Communication de crise : à l’origine de la rupture de confiance

Il est clair que le lien de confiance entre la population et les gouvernants, déjà précaire avant cet épisode, s’est encore érodé s’il n’a pas été rompu net à l’occasion de la crise sanitaire. Une perte de confiance qui, d’après les informations recueillies lors de nos discussions, peut être attribuée à deux éléments essentiels :

  1. Alors que le gouvernement a parfois délivré des informations qui sont apparues erronées ou mensongères (les intentions prêtées au gouvernement par les manifestants varient à cet égard), la parole officielle semble n’avoir jamais reconnu ses erreurs de communication. L’exemple qui revient le plus souvent est celui du masque, d’abord présenté comme inutile voire dangereux en « population générale » avant d’être rendu obligatoire. Cet épisode, qu’Alain Bauer nomme le « pêché originel du masque », a suscité un doute sérieux quant à la fiabilité de la parole publique, voire aux intentions prêtées aux gouvernants, tandis qu’aucune communication ultérieure n’est venue restaurer la confiance.
  2. Les choix argumentaires de certains protagonistes gouvernementaux ou médiatiques passent également pour ineptes : des manifestants rejettent en bloc l’idée parfois véhiculée selon laquelle les vaccins n’auraient pas d’effets indésirables à long terme, pour la raison simple et somme toute logique que le recul les concernant est encore très faible. C’est ici une déviance de l’argumentation rapide et simplificatrice qui, suggérée par la concision et la percutance qu’imposent certains formats médiatiques, cause un tort considérable aux promoteurs de la politique sanitaire du gouvernement. Si la balance bénéfice/risque voire l’innocuité de ces solutions pourrait sans doute être défendue par d’autres moyens rhétoriques, la réduction d’une hypothèse ou d’une opinion à un argument d’autorité dont la logique est défaillante suscite inévitablement de la défiance et du discrédit. Cette tendance malheureuse a déjà pu être observée à plusieurs reprises depuis le début de la crise sanitaire, souvent à des moments paroxystiques où le débat tend à devenir binaire (vrai/faux, pour/contre…). Or la simplification à l’excès, parfois jusqu’à l’absurde, passe forcément pour manipulatoire (exemple de ce scientifique qui affirmait qu’il n’existe pas de « laboratoire secret » à Wuhan dans une émission visant à déjouer les théories du complot, semblant oublier que l’essence même d’une installation secrète est d’être inconnue du plus grand nombre…).

A noter que ces erreurs de communication ne sont pas imputées qu’à la seule parole gouvernementale et politique. La défiance s’est également étendue à une partie des autorités ou des sommités scientifiques et médicales – a fortiori celles qui sont apparues proches du gouvernement dans cette crise, comme le souligne également Alain Bauer dans une analyse que certains opposants au pass sanitaire ratifient sans réserve.

Un souci démocratique profond et durable

Si les erreurs de communication de crise sont conjoncturelles, le mouvement d’opposition au pass sanitaire exprime également des angoisses pré-existantes et certainement vouées à perdurer. L’urgence de la situation sanitaire justifiant la prise de mesures contraignantes, soudaines et selon des logiques parfois difficiles à suivre, catalyse le sentiment d’une gouvernance qui échappe au débat et au contrôle démocratique en dépit du fonctionnement apparent des institutions (Parlement, Conseil d’État, Conseil constitutionnel…).

Les manifestants avec qui nous avons échangé sont nombreux à avoir relevé que ce qui est un jour qualifié de théorie du complot tend à devenir une réalité quelques mois plus tard, ce qui alimente l’idée selon laquelle la succession des mesures sanitaires sert un dessein qui n’est pas avoué aux citoyens ou qui, du moins, échappe à leur souveraineté. Nous tentons ici de synthétiser les ressorts et les projections de ce que nous identifions comme un « souci démocratique » – au sens de la préoccupation ou du tourment qui alimente bien des mouvements sociaux récents, mais qui s’avère particulièrement visible dans celui que nous étudions ici.

La crainte du recours croissant à la technologie

Une crainte est très fréquemment exprimée : celle d’un « changement de société » à marche forcée, justifié par l’urgence sanitaire et qui ne ferait donc pas l’objet d’un véritable débat démocratique requérant son acceptation par la population. La principale évolution redoutée est celle d’une place croissante de la technologie dans la société qui entraînerait deux conséquences principales : un contrôle social accru d’une part (le pass sanitaire, qui plus est sous la forme d’un QR Code, en étant un symptôme) ; l’avènement du transhumanisme d’autre part (par exemple, certains manifestants voient déjà dans les vaccins à ARNm des « thérapies géniques » et, par-delà, un glissement vers une humanité qui ne pourrait évoluer dans le « monde d’après » qu’à l’aide de supplétifs ou de palliatifs technologiques tels que des vaccins, implants ou produits divers) et ses conséquences anthropologiques, philosophiques, mais aussi éthiques et sociales (question de justice face à l’accès aux technologies…).

Chacune de ces deux dimensions trouve donc déjà des traductions concrètes aux yeux de certains opposants, qui redoutent surtout l’avenir : par exemple, l’hypothèse du « puçage » de la population ou d’un système de crédit social à la chinoise pour la dimension sécuritaire ; intelligence artificielle et humanité « augmentée », eugénisme et manipulations génétiques pour la dimension transhumaniste – sans prétention à l’exhaustivité.

Il est vrai que ces idées alimentent un grand nombre de fausses informations et théories conspirationnistes plus ou moins fantaisistes. Mais nombre d’entre elles s’appuient aussi sur des éléments d’informations véritables, comme le montre par exemple ce court décryptage de France 24 à propos du lien entre vaccination, 5G et puçage de la population. Ces scénarios ne sont d’ailleurs pas réservés aux seuls films dystopiques ou d’anticipation (V pour Vendetta, Minority Report, Bienvenue à Gattaca pour n’en citer que quelques uns) : ils sont également étudiés par des prospectivistes à l’image de la Red Team Defense mise en place par l’Agence de d’lnnovation de Défense française qui vise à imaginer, dans un registre fictif mais néanmoins réaliste, les conflits du futur. Surtout, des manifestants relèvent que le discours de certaines personnalités médiatiques du paysage francophone comme Laurent Alexandre, mais aussi les projets futuristes d’entreprises telles que les géants américains du numérique (GAFAM), des « biotech » ou encore de personnalités influentes comme Bill Gates et sa fondation témoignent déjà de l’actualité de ces sujets – et des enjeux financiers qui vont avec.

On ne saurait donc attribuer ces craintes aux seules influences de la « complosphère », et c’est la crainte d’un passage « en contrebande » de ces évolutions à la faveur de la lutte contre l’épidémie faute d’une véritable acceptabilité qui mobilise nombre d’opposants : ainsi dénoncent-ils l’instrumentalisation de la peur (de la maladie, de la mort ou de l’autorité) et la confiscation du débat au nom de l’urgence et d’un état de nécessité que beaucoup relativisent (au regard de la létalité de la maladie, de la possibilité de traitements, etc) voire, plus rarement, rejettent en bloc (estimant que l’épidémie n’existe pas). Cette défiance prospère évidemment sur la perte de confiance dans les autorités, en partie imputable aux erreurs de communication de crise vues plus haut.

Défiance envers les élites et la gouvernance supra-nationale

La crise sanitaire étant globale sa gestion se joue, en partie, au niveau mondial. Comme cela a été abondamment commenté, certains opposants au pass sanitaire attribuent ce qu’ils perçoivent comme un projet de changement de société à une élite mondiale et/ou à une idéologie mondialiste. Un thème qui n’est certes pas nouveau dans les mouvements sociaux (il avait déjà percé à travers celui des Gilets jaunes) mais qui apparaît ici avec une intensité d’autant plus grande.

Si une partie des manifestants mobilise les ressorts typiques de certaines traditions d’extrême-droite (antisémitisme, anti-maçonnisme, etc), d’autres ne semblent pas s’ancrer dans cette lignée idéologique et politique. Nombre de ces derniers paraissent avoir été récemment sensibilisés à l’existence et aux actions d’un courant mondialiste à travers le « Great reset » (en français, « la grande réinitialisation ») – du titre de l’ouvrage de l’économiste Klaus Schwab, fondateur du Forum économique mondial de Davos. Paru au début de l’été 2020, soit quelques mois après le début de l’épidémie, l’ouvrage explore une vision de l’avenir de l’économie mondiale suite au bouleversement causé par la crise sanitaire globale. Celui-ci était passé relativement inaperçu avant que certaines personnalités ne s’en empare pour le dénoncer, à l’image de Philippe de Villiers qui l’a abondamment cité lors de la promotion de son dernier ouvrage (voir notamment ici). Le « great reset » est ainsi perçu comme la vision programmatique d’une élite économique mondialisée (inter/supra-nationale) qui cherche à tirer profit de la crise.

Pour certains manifestants avec qui nous avons échangé, la découverte souvent récente de ce courant mondialiste (d’ailleurs composite) et de l’existence d’instances d’influence voire de gouvernance à la marge des institutions démocratiques étatiques reconfigure toute une lecture des relations internationales et des affaires politiques et sociales internes. Or ces questions apparaissent relativement peu couvertes par les principaux médias et experts en vue, et se font finalement rares dans le débat public. Si le Forum de Davos existe depuis 50 ans maintenant, son rôle et sa puissance réels, la part de fantasmes qui l’entoure ainsi que d’autres initiatives (parfois plus ou moins concurrentes) ou acteurs promouvant une mondialisation accrue, une gouvernance mondialisée ou d’autres formes d’universalisme ou de cosmopolitisme demeurent mal connus et compris. Peut-être parce qu’ils échappent assez largement aux catégories d’analyse forgées avant la montée en puissance de ces courants, ces sujets font l’objet de peu de travaux ou d’analyses reconnues en France, notamment dans le monde universitaire – ce qui alimente évidemment les théories du complot les concernant.

Car si la France a connu quelques représentants significatifs et variés de ces familles de pensée à l’instar de Louis Périllier, auteur notamment d’un Que sais-je ? sur le mondialisme aujourd’hui épuisé, cette tradition intellectuelle et ses manifestations en actes semblent sous-étudiées, même si quelques milieux professionnels se sont forgé une lecture assez claire de ces phénomènes transnationaux qui sont pour eux stratégiques (finance internationale, multinationales, intelligence stratégique et économique, lobbying et affaires publiques…). De fait, la documentation et l’analyse la plus abondante et la plus accessible en langue française sur ces thèmes consiste en une littérature militante, provenant essentiellement de courants d’extrême-droite comme en témoigne le cas du Great reset : alors que l’ouvrage original a été traduit en français, il se trouve particulièrement mal distribué en librairie et indisponible au catalogue des grandes enseignes culturelles dans son format imprimé. En revanche, on trouve aisément plusieurs livres commentant ce document : deux d’entre eux sont édités par Culture & Racines, éditeur « non conformiste dont la vocation est de produire le négatif du discours dominant afin de construire de nouveaux paradigmes », un autre est édité par l’ISSEP (école de sciences humaines et politiques fondée et présidée par Marion Maréchal-Le Pen). Un autre enfin annonce que « le complot de la Grande Réinitialisation n’aura pas lieu », produit par les éditions Chromatika qui ont déjà publié des ouvrages concernant la pandémie et pourfendant le « fascisme sanitaire et numérique ». Ceux qui cherchent à se documenter sur ces thèmes en vogue dans les médias « alternatifs » au sens large sont donc rapidement confrontés à des lectures militantes ou à tendances complotistes faute d’une offre intellectuelle diversifiée et des difficultés d’accès à certaines sources de première main.

Mais même sans verser dans le complotisme, le sentiment que l’avenir du Monde (et donc de la France) se dessine, en partie au moins, loin du débat et de l’expression démocratique des citoyens, sous l’influence de personnalités qui pour certaines ne tirent leur puissance réelle ou supposée d’aucun suffrage – à l’instar de Klaus Schwab ou du « chef d’État sans État » George Soros – suffit à attiser la colère et l’incompréhension de certains citoyens rencontrés dans les manifestations. Quelques uns y voient une trahison pure et simple d’élites politiques qui consentent à jouer le jeu de puissances privées (personnes physiques ou morales, car les grandes entreprises telles que les GAFAM ou les géants des biotech, pour certaines porteuses d’une véritable vision du monde, sont également visées) et hors du contrôle et de la légitimation démocratique qui fonde pourtant le pacte républicain.

Le mouvement que nous étudions ici agit donc comme le révélateur puissant d’un phénomène latent depuis des années, dont la sociologie composite et largement apartisane est symptomatique – comme l’était déjà celle des Gilets jaunes. Mondiale, la situation pandémique encourage naturellement lesdites « élites mondialisées » à agir au niveau global – tout comme, d’ailleurs, la question du dérèglement climatique. Les règles de ce jeu mondial pourtant déjà ancien mais peu et mal appréhendé à différents niveaux du pays apparaissent donc plus déterminantes que jamais. Ce sont ces règles qu’une part non négligeable des manifestants anti-pass sanitaire entendent contester ou, du moins, mettre sur la table, insinuer dans le débat public, pour questionner sous un jour nouveau le rapport à la démocratie à l’ère d’une globalisation qui leur paraît plus menaçante que jamais compte tenu du contexte sanitaire global et de ce qu’il pourrait entraîner. Alors que certaines forces de la société civile à l’image des grandes ONG transnationales sont nées avec la forme contemporaine de la mondialisation et sont aujourd’hui pleinement actrices de ce système dont elles connaissent les règles du jeu, l’insaisissable mouvement d’opposition au pass sanitaire en France paraît être celui d’une population qui rechigne à jouer ce jeu.

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